Birnam

CORRESPONDANCE AVEC UN COMMUNO-TECHNICIEN

Un certain Terko ayant laissé un commentaire sur le site de Nicolas Casaux, Le partage, à propos de Murray Bookchin, nous lui avons répondu une première fois par un commentaire plutôt bref qui lui a fortement déplu tant dans la forme que dans le contenu. On trouvera ci-dessous l’intégralité de cette correspondance.

TerKo dit :

21 août 2026 à 17 h 46 min

Votre texte sur Bookchin nous a donné l’occasion d’un travail plus long qu’un commentaire ne peut porter — pas une réponse point par point, mais un texte qui situe Bookchin dans sa trajectoire réelle, reconnaît franchement ce qui, chez lui, ne tient plus, et montre où nous l’avons nous-mêmes déjà dépassé — sur l’électoralisme municipal comme sur les technologies libératrices — indépendamment de votre article. On y revient aussi, plus brièvement, sur plusieurs raccourcis ou omissions qui nous semblent frôler, par endroits, la malhonnêteté intellectuelle : 👉 https://ecologiesocialeetcommunalisme.org/2026/08/20/lecologie-sociale-apres-bookchin-situer-depasser-reactualiser/

Jean-Paul Floure dit :

26 août 2026 à 10 h 23 min

Pour Terko,
Excellent texte de la gauche algorithmique. j’aime beaucoup votre passage sur la numérisation : il ressemble à beaucoup d’autres et ce type de raisonnement, qui n’a rien d’inédit – le pharmakon, ce n’est pas une chanson de Lapointe -, vous devriez l’étendre à la totalité de la société actuelle : « d’un côté, de l’autre » ; il faudra préciser votre argumentaire dans une assemblée générale, le soir avant d’éteindre la lumière et avant de partir se coucher, sans provoquer la panique. Le reste du texte parait un peu mou de la branche : une machine aurait pu faire mieux, en plus sec.
Pourriez-vous me dire le nom de la planète sur laquelle vous avez élu domicile ?
Jean-Paul Floure

TerKo dit :

29 août 2026 à 14 h 28 min

Jean-Paul,
Aucun fait contesté. Aucune citation. Aucun argument. Le ton, seulement. Va pour le ton — en plus sec, puisque vous y tenez tant.
Casaux cite Winner contre Bookchin. Winner dit l’inverse de ce qu’on lui fait dire. Casaux cite Kropotkine comme preuve d’un optimisme naïf. Kropotkine défendait la décentralisation industrielle. Casaux attaque un système sans jamais le nommer comme tel. Casaux fait parler l’anthropologie sans une seule référence — précisément ce qu’il reproche à sa cible.
Deux textes cités, les plus polémiques d’un Bookchin vieillissant en guerre contre les anti-civ, présentés comme sa position stable. La thèse réelle, elle, tient de 1965 à ses derniers essais — sans rapport avec cette polémique-là.
Sur deux points, Casaux a partiellement raison : sur ce qu’il tient pour l’« électoralisme », et sur ce que Bookchin nommait la « technologie libératrice ». Nous l’avons dépassé sur les deux avant lui. Il l’avoue lui-même dans son livre : il sait arrêter, pas construire. Une critique sans projet finit par espérer la catastrophe.
L’effondrement, nous le partageons comme constat. Pas comme politique.
Voilà pour la soupe aux cochons — les ingrédients, un par un. Quant à la planète : la vôtre, visiblement, où contester le fond reste facultatif tant qu’on a soigné la forme.
Une précision, pour vous épargner de la peine : une réponse qui resterait sur ce registre n’appellera pas une nouvelle réponse de ma part.
Un fait à discuter, à présent ? Ou toujours seulement le style et la polémique pour la polémique — se croie-t-elle drôle et pleine d’esprit ?
TerKo

Terko,

Vous voulez une citation, en voilà une qui est tirée de ton ou de votre texte:

« Mais une critique de la technologie qui resterait séparée de l’analyse politique et organisationnelle de la société tourne à vide et demeure sans effet sur les mentalités. La question est d’abord et avant tout politique : c’est le mode d’organisation de la société qui est en cause, et c’est seulement depuis un mode de fonctionnement effectivement communaliste que l’on peut déterminer, concrètement, ce qui devient possible et ce qui ne l’est pas.

Le numérique offre un cas d’école pour cette exigence. Un microprocesseur — terres rares, salles blanches, chaîne d’approvisionnement planétaire, data centers énergivores, division du travail hautement spécialisée de la conception à la réalisation — présente presque tous les caractères d’une technique autoritaire au sens où nous prolongeons ici la distinction de Mumford : échelle hors de tout contrôle collectif, incompréhensibilité pour l’immense majorité, extractivisme structurel. Rien n’autorise à ranger cette technologie, même mobilisée à des fins militantes, du côté des instruments neutres. Nous nous refusons pour autant à trancher, une fois pour toutes, que le numérique serait par essence et à jamais incompatible avec le communalisme — l’essence n’est peut-être pas dans le silicium, mais dans l’architecture centralisée, énergivore (fermes de serveurs et data centers) et marchande qu’on lui a donnée jusqu’ici, et rien n’interdit d’imaginer, sans qu’il en existe aujourd’hui d’exemple abouti, un numérique reconstruit en recyclant l’existant pour un usage plus restreint et à une tout autre échelle. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la communotechnie ne se construit pas par écrans interposés : la commune, on l’a vu plus haut, est avant tout un lieu de parole en face à face — un lieu auquel la médiation numérique, aussi militante soit-elle, ne peut se substituer sans se trahir elle-même. »

« D’un côté, de l’autre » c’est votre truc, votre ficelle, votre machin… Vous l’utilisez en permanence, partout, c’est le « gimmick » de la gauche algorithmique depuis la moindre secte politico-organisationnelle, comme la tienne, jusqu’à la presse mainstream (cf. Le Monde Diplomatique). Ce paragraphe colore l’ensemble de vos déclarations. Le reste de vos propos pro-démocratie directe qui vient se greffer sur ce morceau d’apologie tempérée de l’ordre cybernétique est purement cosmétique. J’y fais référence dans mon commentaire en parlant du fameux « pharmakon » de Stiegler et de ses disciples, dont vous êtes une petite variété fantôme et parasite : une sorte de sous-munition drolatique dans le biotope cybernétique où vous rognonnez. Votre caractéristique comique consiste à vouloir raccourcir la boucle logistique de la démocratie industrielle en vantant l’un de ses modèles réduits – il y a en a plusieurs autres – , et non pas à la détruire dans son principe. On pourrait presque établir, à partir de votre tendance bookchiniste-perfectionnée, un catalogue des différentes formes d’adhésion à la société cybernétique venues par son côté gauche-anarchiste recyclée dans l’éloge malicieux, dans le but de se faire admettre par le segment de clientèle que cette adhésion vise de ses grossières séductions. On pourrait même mesurer le pourcentage de matière démocratique que chaque adhésion à cette société doit obligatoirement comporter. Une matière purement décorative qui s’évapore instantanément dès que l’un de vos projets est adopté et révèle, par la suite et à la « sidération » générale, la réalité autoritaire qu’il comportait. Cette tentative de réduire la voilure logistique de la société cybernétique par un ensemble de facéties organisationnelles bucoliques et miniaturisées est mise en évidence par le paragraphe que je viens de citer in extenso, et auquel j’ai fait allusion dans mon commentaire amusé. Cela vous a déplu au point de mentir sur son contenu en insistant sur sa forme. Ce paragraphe démontre que votre « communalisme », si bien intentionné et si bien dimensionné, n’est qu’une tentative latérale d’ajustement à la numérisation du monde que vous nommez un « numérique reconstruit » ; c’est-à-dire une société cybernétique de substitution – un numérique appauvri propre à vous satisfaire et à vous donner politiquement – on s’en aperçoit à vous lire – la capacité de dire ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ; ce qui vous permettra de « tourner à plein » sur votre manège. J’ironise. Cela montre que : soit vous n’avez rien compris à ce qui se passe aujourd’hui, soit tu fais exprès de paraître imbécile afin de distraire – à tous les sens du terme – votre public comme le fait Anne Alombert pour un segment de clientèle qui jouxte le vôtre.

Passons maintenant au fait : ton texte est un fait consternant : il est écrit dans un jargon de soutier universitaire, de l’imbitable organisationnel. C’est le sabir de « l’entre-vous ». Veux-tu que je dresse la liste des termes et des petites ruses sophistiques que tu emploies ? Tu parles une variété marginale de la langue-machine des techniciens de l’organisation. Tu causes de démocratie comme un mécano cherchant à dialoguer avec un moteur en panne ou comme un ingénieur-système intervenant dans un complexe informationnel afin de rétablir certains paramètres de fonctionnement de l’équation technique en réduisant leur valeur sans pour autant descendre en-dessous d’un certain seuil indiqué dans le manuel de dépannage. Cela ressemble étrangement à ce que tu fais avec la critique du système technicien pour la contourner et la réduire à un signe de distinction sociale. Tu ne t’en rends même pas compte dans ta candeur de technicien qui veut croire que tous les autres pensent comme lui et font comme vous. Pour toi la démocratie est un problème logistique : c’est sans doute la raison pour laquelle tu veux un système informatique à usage restreint et des petits ordinateurs en vieux pneus, avec du cuivre de récup, du sable de plage et un clavier végétal en peau de banane, des petits data centers à pédales, décentralisés, portatifs et autogérés : pour vous… A votre échelle, pour vos barreaux, pour gérer les flux, les « optimiser » comme le dit magnifiquement ce pauvre Serge Sonnino*, enculer bureaucratiquement les mouches et monopoliser la communication : qui a la clef du bocal a le pouvoir de choisir qui a la clef du bocal.

« Nous nous refusons pour autant à trancher, une fois pour toutes… ». Tu devrais avoir honte d’écrire de telles phrases, d’ailleurs c’est une vantardise : vous n’avez pas de couteaux qui tranchent quoi que ce soit, vous pourriez vous blesser, ne fût-ce qu’en tombant dessus en vous parlant fraternellement : comme on a pu le voir sur la Zad de NDDL. C’est un sujet qui doit être tranché. Tout compromis est exclu par la nature même du problème. Mais toi, tu fais le malin avec ton « Rien n’autorise… », c’est le style de la critique démantelée : émettre une concession pour affirmer, par en-dessous, sa véritable position. On appelait cela, sur la planète que tu as quittée, une flagornerie. Je laisse de côté le beau et stupéfiant :« Presque… ».

« La parole en face à face » : c’est votre cauchemar, bien plus que votre rêve. Vous en parlez sans cesse sans être capable de la mettre en pratique quand l’occasion vous est offerte. C’est votre négatif. Partout où j’ai vu des gens tels que « toi et vous » apparaître, j’ai constaté que la démocratie s’asphyxiait sous vos bavardages de camarades blablatov et de vos machinchoses, vos « communotechnies » – ce néologisme d’arpenteur du bocal fout les chocottes, on sent déjà que l’on ne va pas rigoler là-dedans. Il faudra même demander l’autorisation pour aller pisser ou s’inscrire sur le tableau et attendre que la secrétaire alloue, à tous, une culotte sèche que les participants porteront à tour de rôle. Et il sera interdit de se souvenir qu’il y a des chefs ; et l’on oubliera qu’il y a une hiérarchie clandestine dans la mesure où l’on évitera de croiser le regard de ces flics. Ton bidule projectif sent la tôle surchauffée et la cantine pourrie, les légumes pas frais et la sciure, le mauvais sommeil et le surtravail, la tristesse et les mouchards.

Tu parles de politique et de projet en prétendant de manière sous-jacente que ceux qui n’ont pas le tien n’en ont pas : où est ton urne ? On va la remplir.

Enfin, et c’est la meilleure, à propos de ta crevette ** idéologique « Smokey the Bear » : « Le bookchinisme, une variété américaine particulière d’anarcho-bolchévisme, est composé de trois principaux fétiches théoriques : l’écologie, la technologie et un faux historicisme ( comme ecclésia grecque de l’avenir selon Bookchin). Sa pratique effective est manipulatrice, en souvenir de l’humanisme du léninisme ». A toi de trouver l’origine de cette citation qui date de la fin des années soixante. Mais tu remarqueras que cette toupie idéologique de Boucchaîne avait la caractéristique de modifier la dose de l’un ou l’autre de ses fétiches selon l’époque et le milieu à convaincre, et « conserver sa position stable » de gyroscope idéologique selon toi et vous.

Je termine, monsieur le « dépasseur » et spécialiste de l’anti-spécialisation : tu as aussi la prétention de me dicter la forme, et peut-être même le contenu, de ma réponse selon un formulaire – que tu ne montres pas – mais qui a l’originalité d’entraîner, comme récompense, une réponse automatique de ta part dès que l’on accepte son principe et adopte ses règles de censure. Voilà le secret révélé de ta « communotechnie » et de ton « face à face » : l’auto-aliénation. On sait ce que c’est, c’est comme un automate, mais il ne faut surtout pas le dire et en rire. Il faut faire semblant de croire que c’est déjà la liberté que l’on chevauche : grâce à toi. Il faut être vraiment au bord du suicide pour adhérer à ton plat scoubidou dans ta nuit à genoux.

Aucun argument dis-tu : tu viens d’en lire quelques-uns. Mais tu dois les connaître depuis que tu sévis dans ta zone d’opération, c’est la raison pour laquelle tu m’as répondu comme le stalinien dissimulé que tu es. D’ailleurs, dans ta jactance, sur ta colline, tu n’as même pas l’idée que l’on pourrait t’opposer le même type d’argument sur la forme et le contenu de tes propos.

Je tiens à te faire une dernière remarque : les hommes qui suivent vos préceptes ne pratiquent aucunement la démocratie. En revanche, on les voit toujours décontenancés et en panique, prêts à la rectifier avec perfidie, quand les pauvres ont l’audace de la mettre en œuvre sans passer par vos médiations papelardes.

Tu fais partie du constat, pas de la solution.

Jean-Paul Floure

* Dont il y aurait tant à dire.

** Sais-tu comment on attrape une crevette ?