« Un désespoir sombre et timide, une consternation stupide avaient saisi tous les esprits, les cœurs étaient trop avilis pour être capables de crimes courageux. » DUCLOS – Mémoires secrets sur la Régence
« La révolution est faite mais personne n’en sait encore rien ». M.MARIËN – Théorie de la révolution mondiale immédiate
« La juste ambition que tous, pauvres et riches, pussent avoir un accès égal à la loterie inspira une agitation indignée dont les années n’ont pas affaibli le souvenir. Quelques obstinés ne comprirent pas – ou firent semblant de ne pas comprendre – qu’ils s’agissait d’un ordre nouveau, d’une étape historique nécessaire ». J.L BORGES – La loterie à Babylone.-
« La proclamation n’eut pas cette fois le pouvoir de secouer l’engourdissement, elle le rendit au contraire plus lugubre, comme s’il régnait sur une ville pleine de cadavres ; le silence de plomb qui le suivit se mit à prendre des proportions colossales, paradoxales et grotesques si on les comparait à la faiblesse de l’humanité devant la souffrance et aux pauvres et microscopiques de chaque individu en particulier. » A. PALAZZESCHI – LE DOGE
AVIS AU LECTEUR
La revue TIQQUN est l’expression d’une tendance déjà lourdement présente dans la société actuelle. A ce titre, elle doit être considérée non pas comme un accident dû à quelques cervelles échauffées par le désastre de la raison, mais comme un aspect central du travail des cybernéticiens : comment justifier l’utopie anti-humaine qui est là, comment la tenir en dehors du champ de la visibilité par de successives campagnes de rectification de la conscience. La cybernétique est l’art de fabriquer des esclaves et de les gouverner avec eux et contre eux, l’information est son artillerie. TIQQUN parle tous les langages.
Véritable protocole des fromages du fond, la revue TIQQUN, sous-titrée en mémoire à Groucho Marx « organe conscient du parti imaginaire » (1), semble vouloir tenter une percée en solitaire dans la pataphysique la plus dure, domaine de prédilection des cybernéticiens habillés en situationnides (2) de dernière génération. On doit lui reconnaître d’avoir établi la performance d’être la revue la plus moderne dans les techniques de falsification, si bien qu’à la lire, on a comme une impression de parcourir un catalogue archéologique des diverses modes en matière de pseudo-critique telles qu’on a pu les voir, car c’est la seule consistance qu’elles ont, dans les médias depuis une quarantaine d’années. Elaborées presque toutes dans la triste université du désastre, elles n’ont jamais excité que des naïfs impuissants, et des étudiants en fin de parcours. Après avoir dormi à l’ombre des églises qu’ils ont dû servir silencieusement, ils sont dans la pressante obligation de rejoindre un marché du travail, où ils devront échanger la misérable qualification qu’ils ont obtenue en faisant reluire avec le mauvais cirage de leurs concepts, les quelques tuyaux crevés que leurs professeurs ont assené sur leurs crânes déficients pendant de longues heures désespérantes. La revue TIQQUN, empilement kitsch de l’ensemble des fatrasies universitaires et médiatiques, est au moins utile en ceci qu’elle peut servir de dictionnaire consultable des falsifications passées, et peut-être à venir. Il semble qu’on la doive conseiller à tout jeune policier du Département des Emotions qui s’exerce dans la littérature de protection et ses manœuvres techniques.
On retrouve dans cette revue, monotone entassement, qui parait comme la consécration gigantesque de cerveaux en putréfaction, et pêle-mêle, Heidegger, Lukacs, Debord, Voyer, Foucault, Adorno, Agamben, Carl Schmitt, Ortega y Gassett, et tutti quanti (3) sans que, pas une seule fois, les usineurs de cette grande ritournelle n’aperçoivent l’obscénité d’accoler certains noms : Heidegger – au chic nazi – et Kafka, Carl Schmitt – le légiste préféré de Hitler – et Joyce. Ces jeunes phalangistes de la glaciation cybernétique ont l’impudence de ceux que recrutait naguère un Primo de Ribera : c’est un mélange équivalent d’anéantissement personnel et d’élitisme standardisé à destination de la jeunesse calibrée de la classe moyenne, additionnée d’une culture cosmétique pour dissimuler la lourde odeur de décomposition qui s’exhale de cette « funéraria francesa ». Remarquons encore que ces blooming fools, comme il est dit de certaines utilités de l’autre côté de la Néva, qui patchworkent (4), ne semblent jamais pris d’un doute, même l’espace d’une phrase, au sujet de leur entreprise de décervelage industriel : c’est, sans doute, parce que leur littérature à la matraque dessine comme un casque mental à ses fabricants, sous la pointe duquel ils se sentent à l’abri. A considérer cette jeunesse agglomérée, un peu vide et cruelle – je veux – ce sont les fleurs de cimetière de camarade Bâton qui refleurissent.
Parmi les plaisanteries à répétition qui émanent de leur dispositif sous contrôle, notons en passant leurs diverses positions sur le travail qui se sont améliorées au fil du temps, face à une concurrence acharnée dont il leur fallait se démarquer pour tenir une maigre clientèle. Il s’agit, parmi d’autres, de la revue Alice, et de leurs délires sur le « peuple monde », gelée collective dont il faudrait délivrer la « créativité » enfermée dans un univers encore trop humain ; car ces invraisemblables « progresseurs » (5) se proposent de définir pour leur exigeante maîtresse – la marchandise – de nouveaux territoires à ensemencer : il ne fait aucun doute que l’allaitement d’un enfant par sa mère considéré en tant que travail ouvre de vastes perspectives pour ces chevaliers d’industrie à la recherche de concessions exploitables (6) à seule fin d’établir leur service dans la termitière. Alors les glands casqués de la cyber-naze revue précitée ont surenchérie sur ces tarés de l’avant-garde anti-humaine : « Le travail n’existe pas, hors du système de représentations de la domination », et la noyade pas plus, mais il est dit que certains seront appointés dans ce négationnisme amélioré (7). Si les uns entérinent les avancées planifiées de la marchandise, les autres perfectionnent la conscience de ce qui se produit, en l’opacifiant sous leurs cryptages. Leurs positions sont complémentaires, et il ne faut point s’étonner de les retrouver dans les mêmes manifestations où ils viennent se renifler face aux dupes. C’est ainsi que les néo-enclosures tentent leurs dissimulations sous les ineptes théories de ceux qui ont sucé le positif et son lait spécial. Du strict point de vue de la domination, qui compte ses brevets d’invention, nous sommes face à une percée stratégique : la dissolution du concept de travail, et corrélativement la campagne de rectification de la conscience qui l’accompagne lui permet un sauvetage par transfert du côté d’une utopie où il n’y aurait aucune limite à la journée de travail, et aucune limite au surtravail tel qu’il s’est constitué sous nos yeux. Sous prétexte de critique sociale, ces jeunes ingénieurs des âmes nous invitent à nous précipiter sur les terres du collectivisme cybernétique où nous attendent avec impatience des khmers sophistiqués – ou des cybernéticiens sans machine. C’est avec une joie que rien n’obscurcit, que l’esclave s’offre à la compression, il se divertit également dans les tours de refroidissement prévues à cet effet. Ainsi les surgelés volontaires de TIQQUN, dans leurs armures de carton qui rêvent « de partir de la péremption de la totalité des catégories marchandes, comme du monde qu’elles édifient » parlent par ailleurs de « demande sociale de divertissement », mais il est vrai que nous avons affaire à des métaphysiciens-critiques dans un monde minimaliste. Ils sentent le sable tiède, nos héros, dans ce désert qu’ils viennent ravager. Et s’ils déconnent, ces bravaches de la relève, avec une telle fureur, il faut bien que ce soit sur quelque chose et que ce quelque chose soit devenu une bien obsédante présence dans un monde où il y a tant d’opposants que c’est une gageure que d’y découvrir une négation.
Mais continuons le portrait de ces « métaphysiciens critiques » en bloomers. Ayant aperçu depuis leur monticule de sable – leur motte cybernétique – qu’ils avaient chèrement conquis, un panoptique organisationnel dérouler sa longue cohorte de dupes à l’horizon, ils n’eurent de cesse que de la rejoindre au premier bivouac. C’était ce fameux « mouvement des chômeurs » qui se déplaçait sur un repère orthonormé, selon des actions gyrostatiques délicatement coordonnées depuis le Département des émotions. Voulant accélérer ce mouvement de pénitents dans le but de lui faire acquérir une sorte d’innocence giratoire, ces poseurs de pucelage se fendirent de graves « considérations marginales sur le mouvement présent » tant il leur semblait que l’absence avait acquis une pesanteur, alors que c’était le vide en grande tenue qui poinçonnait les billets des spectateurs. Ces théologiens aux mornes que leurs gardiens avaient rassemblés, s’adressèrent ainsi : « il est rare qu’un mouvement soit populaire à proportion de sa radicalité, cela est vrai du nôtre. La sympathie qu’il emporte provisoirement tient à ce que, dans une société sans communauté, l’identité de chacun est exclusivement déterminée par sa fonction dans le procès de production. Il suit de cela que hors de ce travail qui est toute l’existence sociale de l’homme de ce temps, ce dernier n’est qu’un être sans identité, sans classe, un anonyme, une singularité quelconque, un chômeur. En tant que tel, le chômeur est donc la vérité de chaque travailleur hors du travail, il figure son existence en tant qu’individu libre. Mais il fait voir le scandale d’une liberté vide, d’une liberté sans contenu : la liberté du chômeur est une liberté de ne rien faire, puisqu’en tant qu’individu tous les moyens de production lui sont refusés. » On n’a jamais tant ri qu’en ce mémorable 26 janvier 1998, c’était un lundi, où toute la science sous-marxeuse des métaphysiciens funéraires, qui émergeaient d’un couvent soviétique crée par Jdanov, et géré par Baudrillard, dirigé dans la sous-section des comiques de base par Dominique Méda** et Saturnin Fabre, a littéralement fondu au soleil de l’aliénation ; quant au reste, triste reliquat de ce jus de vieux bois pressé, il ne leur servirait à rien. Pas même à reconnaître la galerie des glaces où ils se trempaient ; à voir leurs grimaces si diaboliquement multipliées, ils crurent qu’il y avait là un peuple à soulever. Tout se concentrait dans cette évidence, ils étaient venus se faire embaucher comme bouffons nécessaires : ils étaient eux-mêmes les cobayes d’un travail inédit dans l’un de ces innombrables processus de renforcement disciplinaires que l’organisation intégrale de la survie impulse régulièrement pour sa défense, et qui deviennent comme de mystérieuses et pressantes obligations pour le citoyen informé (8). On sait, à l’époque de la reproductibilité technique de l’homme, que les masses considérablement accrues d’esclaves ont été coulées, par leurs gouvernants, dans de nouvelles formes de participation et de contrôle. Participant se transforme en une sorte de métier recherché, au même titre que l’emploi de faux-témoin. On les suppose gratifiant, s’ils ne sont gâchés régulièrement par de scandaleux bénévoles dans des mises en scène pauvres. Mais les ensablés, eux, ignoraient-ils vraiment, et totalement, à quel genre de collaboration ils venaient de s’occuper ?
Démobilisées et revenues chez leurs mères, déçues de n’avoir pas obtenu le commandement qu’elles espéraient, ces limaces de combat reprirent leurs exercices de métaphysique-critique, à raisons de quelques millimètres par mois, performance de l’extrême si l’on considère la fragilité de leur constitution. C’est ainsi qu’elles passèrent du langage de la flatterie au langage du dépit, en bombant le thorax (9) : « C’est une affaire entendue :il n’y a pas eu de mouvement des chômeurs ». La fortune que cette locution a immédiatement connue au sein d’un certain gauchisme spectaculaire, où elle fait déjà figure de référence historique, en témoigne suffisamment, attendu qu’il n’est rien que le spectacle nomme et qui ait quelque chance d’en porter la contestation. Au reste, il faut en être à la phase terminale d’un trotskysme néphrétique, ou briguer quelque position dans la gestion concertée de la misère humaine, pour ne pas convenir que le concept même de « mouvement », et à fortiori de « mouvement social », n’a d’autre contenu que l’opération qu’il permet : une mise en équivalence générale de toutes les intentions sur la base du gigotage, et ce, conformément à l’occultation des fins que commande le nihilisme marchand. Qu’un quelconque grouillement humain à prétention critique reçoive le nom de « mouvement » doit à l’avenir être considéré comme une preuve irréfutable de son innocuité, c’est-à-dire dans la présente configuration des hostilités, comme une manifestation d’intime connivence avec la domination. Il ne manquera certainement pas d’un gigoteur pour objecter à cela que ce n’est pas un mouvement que nous affaire ici, mais au « mouvement des chômeurs », objet strictement déterminé, et pour ainsi dire, empirique. Mais le malheur, en l’espèce, c’est que le concept de « chômeur » est tout aussi dénué de sens que celui de « mouvement », et que leur accouplement est, sauf miracle, peu doté en vertus génésiques. Qui consent au plus mince examen verra en effet que le concept de « chômeur » n’énonce pas un attribut particulier, mais une absence d’attribut, le fait de ne pas travailler, qu’il ne spécifie rien, rien du moins de positif, ou d’existant. Un individu ne peut être déterminé comme « ne travaillant pas » qu’au sein d’une société où travailler, c’est-à-dire rentrer dans un certain type de rapports de domination, est la norme. Le concept « chômeur » ne renvoie donc, en dernier ressort, à aucune réalité tangible et isolable ; il exprime seulement l’obligation de travailler, et le fait que cette obligation s’exerce, dans la société marchande, au niveau individuel. » (Les métaphysiciens-critiques sous le mouvement des chômeurs). Je ne commenterai pas ces ultimes truismes, ils sont emblématiques du style de ces gastéropodes de l’avant-garde anti-humaine. On dirait que tout cela a été sculpté au doigt dans du beurre par des idéologues coiffés de chapeaux en poil de yack. Il y a même un, derrière un mur, dans ce goulag du concept, qui, comme un dur, avec un marteau, tente de fixer du mercure. En revanche, il nous faut remarquer les coups terribles qu’ils se portent avec une arme particulière, l’auto–accusation, afin de retrouver leur innocence, pour recommencer. Ayant dépassé la phase terminale de ce revival, nos comateux, dans un débranchement frénétique du caisson gauchiste, feignent de reconnaître l’espace cybérien qu’ils viennent de traverser, comme dans un rêve : un latifundium d’un nouveau genre, des regroupements de peones autorisés, et incidemment certaines formes de répression modernes. Au deuxième degré de ces farces inquiétantes, une technique, plus subtile, mérite d’être décrite, car elle en passe d’être codifiée : dans un premier temps, afin de déprimer toute critique, se porter au secours des actions segmentées du Département des Emotions, en garantir l’authenticité négative avec une sincérité étudiée, et quand la plaisanterie vient à lasser, parce qu’elle dure, la dénoncer dans un falsifié-vrai. Au temps de l’esclavage cybernétique toutes les entreprises de la nouvelle police tendent à la circularité – dans la ville des miroirs il y a trop d’affaires entendues, entre les glorieux participants : nos libérateurs. Leur « Théorie du bloom », qui a le même genre de fiabilité, mérite une étude attentive, dans la mesure où elle tente de renouveler un genre. Il est évident que le problème du commandement dans la société cybernétique ne peut être résolu qu’en formant un matériel humain ad-hoc, ainsi que cela est directement perceptible dans de multiples manifestations spectaculaires ; elles portent la terreur, elles l’accomplissent parfois ; en témoigne aussi l’apparition de références que l’on avait jusque-là tenues soigneusement cachées. Les larves, qui montent depuis leurs latrines, comme celles qui descendent à la rencontre, ont un certain goût pour le pouvoir et l’insondable ignominie qui l’accompagne, son décorum. Elles ont un argot d’un pittoresque d’abattoir industriel, pour poser les évidences sanglantes qui les taraudent : « Analogue à sa vie entièrement privée, la mort du Bloom est un non-événement. C’est pourquoi les protestations de ceux qui, un sanglot dans la voix, déplorent que les victimes de kipland Kinkel « ne méritaient pas de mourir » sont irrecevables ; car elles ne méritaient pas non plus de vivre ; elles étaient en deçà de la sphère du mérite ». Il leur reste à justifier les occultes bureaucraties de l’extermination et leurs escadrons de la mort où asseoir leurs carrières d’intendants pressés d’arriver dans le grand pressoir ; la chasse aux pauvres est ouverte à Sparte (10). Ces louches, d’une brutalité distinguée (11), viennent incidemment de définir la durée d’une journée de travail sous le despotisme despotique, et comment elle prend fin. Ils donnent également la description d’un moyen de gouvernement dans le panoptique, dont la principale caractéristique est de décider, d’une manière aléatoire, qui doit rester dans la sphère du mérite, qui doit en sortir (12) : « De même qu’aux individus qui s’enfonçant dans cet ordre, se détachent de tout et aspirent à l’être-pour-soi inviolable et à la sécurité de la personne, le gouvernement doit dans ce travail imposé donner à sentir leur maître la mort. » HEGEL. Cela a déjà été dit : « ad ultimum dimicationnis res veniet ».
« A ce moment l’Heure les saisit et, furieux, les uns disaient : « Nous voulons des loups », les autres : « Nous sommes tous des loups » … » QUEVEDO
MEDIA LUNA, juillet 2000
NOTES :
1- TIQQUN, 118, rue Mouffetard, 75005 PARIS. Directeur de publication : Stéphan Hottner, Comité de rédaction : Julien Boudart, Fulvia Carnevale, Julien Coupat, Junius Frey, Joël Gayraud, Stéphan Hottner, Rémy Ricordeau. L’expression « Parti Imaginaire » comprise dans le sous-titre de cette revue est tirée de « Théorie de la révolution mondiale immédiate » du poète Marcel Mariën. Il s’agit, les masses ayant perdu la confiance de leurs bienfaiteurs, de l’élaboration d’une révolution par le haut. C’est en somme, la description minutieuse d’un coup d’Etat mené par quelques spécialistes du bouleversement social manipulant, depuis « une Centrale d’énergies, dans le secret, avec cynisme et dextérité, une série d’organisations emboitées et superposées, afin de précipiter la venue de cet « âge sans or, où l’or ne trouble plus les rêves ». C’est du moins l’ambition de ces professionnels du désastre, mais, comme on sait, les moyens employés corrompent toujours le but… Ces organisations, en partie occultes, ont pour nom : le Club des Loisirs, le Parti Imaginaire, et le Contre-parti. La lecture de cet ouvrage s’avère passionnante dans la mesure où il semble plutôt décrire la décadence du système politique occidental, le crétinisme enrégimenté des citoyens informés soumis aux procédures d’un Etat multipolaire et de son parti unique modernisé : « des rencontres sont ménagées entre les tribuns du Parti et ceux du Contre-parti, sur le mode des débats contradictoires. Comme nous sommes à la fois les inspirateurs des uns et des autres, et puisque tout ce qu’ils peuvent déclarer importe peu, le scénario du débat sera bâti d’avance et communiqué séparément à chaque partie adverse, de façon à pouvoir présenter au public un spectacle parfait, entrecoupé par ailleurs d’attractions choisies, afin que l’ennui ne puisse le gagner un seul instant. » C’est un exemple réjouissant, parmi d’autres. Il ne faut point oublier que ce système de conquête du pouvoir dispose de l’habituelle organisation terroriste « là où, dans les formes de la légalité commerciale, l’argent s’avère impuissant à intervenir… » Les Tiqqùn se proposent également d’améliorer ce dernier aspect de la vie moderne. Leurs « Thèses sur le Parti Imaginaire », quoique d’évidentes faiblesses les émaillent tant sur le plan historique que sur le plan conceptuel, représentent en matière de communication un véritable progrès pour ce genre de saines entreprises que sont le meurtre, le massacre et autres délicatesses industrielles de la société cybernétique. Le romancier argentin Roberto Arlt, en 1929, dans « Les sept fous » donnait une description, sur plusieurs plans, de cet extraordinaire Parti Imaginaire, et des brutales simplifications sociales qu’il se proposait d’opérer. Nos pauvres caves de Babylone devraient, dans les sous-sols du métropolitain, exercer leur négativité : on ne doute pas qu’à raison d’une victime par jour, choisie au hasard – enfin presque –, ils puissent introduire dans chaque conscience l’enthousiasme révolutionnaire qu’il y a dans leurs cervelles.
2- « Dans la table de Mendéliev de l’avant-garde anti-humaine, le situationnide ou « positon » occupe une place centrale. Toutes les autres positions de cette avant-garde ne doivent être considérées que comme des dégradées de cette position initiale… » (Leurres et pièges dans la propagande cybernétique. Manuel pratique de contre-mesures, 3 pages, publication de la fédération anti-cybernétique, 1994). Il est à craindre que ces considérations tactiques soient dépassées quand s’est constituée rapidement une situ-industrie, en tant qu’ultime relève d’un milieu intellectuel en complète désintégration. C’est une sorte de Hong Kong de la pacotille, dont l’essentiel de la production est taillé à la serpe, dans la merde, par des minus habens trop rapidement formés. Dans cette avant-garde informée, qui ratisse large, on retrouve, aussi bien un charognard comme Sollers et ses nouveaux commensaux, une chaussette à clous comme Dantec, l’ubiquitaire motocyclette M.B.K et ses mentoscopies de paramécie, ou les Messies de Tiqqùn. Dans ce « chapeau de zozo » de la domination certaines références sont communes aux uns et aux autres : un goût certain pour la créativité et ses exercices spirituels.
3- Cette profusion de noms qui est une marque de la knouto-littérature des bouseux rappelle une vieille plaisanterie – sur ceux qui reviennent de chez la marquise. Ils devraient s’en faire un sac de chez Vuitton.
4- Cet exercice d’aboutement de matériaux de provenances diverses ne laisse pas d’être instructif par la couverture qu’il élabore. L’aspect mécanique de l’œuvre assemblée, le géométrisme morbide de motifs sans cesse répétés laissent deviner une sécheresse chez son concepteur, et une complaisance de consommateur qui a trop chargé son caddy dans un supermarché de la culture. On doit remarquer également, comme une image de marque étudiée en laboratoire, un style qui oscille entre une sentimentalité bovine et un « pathétique artificiel ». Et enfin, pour parachever ce monument de provocations, un badigeon de mystique juive est additionné à des éléments importés du nazisme, du maoïsme, du stalinisme, de l’existentialisme, du situationnisme. Bientôt de douces machines feront mieux, si elles ne le font déjà, lassés par les approximations de pauvres bousilleurs, ou de mouille-colles du copié-collé. Des entrepreneurs en façonnage spirituel lanceront, sur la base de l’abrutissement universel et pour le préserver, d’inédits samplings et leurs disc-jockeys – en Heidegger. Et même davantage, quand ils auront réussi à effacer jusqu’aux derniers lecteurs.
5- Progresseur : profession que l’on suppose, d’une manière erronée, d’origine soviétique ; Daniel Defoe dans son « Essay on projects » en a décrit la première forme sous le nom de projecteurs. Depuis cette lointaine époque cette profession s’est amélioré avec le succès que nous savons, quand on considère le monde dans lequel nous vivons. A ne pas confondre avec le « progressiste qui est un crétin, et dont l’espèce s’éteint dans l’effroi. Le progresseur n’a pas d’idéologie et il les a toutes ; il doit, à la fois, imposer à ses victimes les devoirs de l’originalité, et l’art de s’adapter. Qui veut gouverner les esprits doit tisser en permanence d’infernales cages mentales. Pour preuve ces Tiqqùn du trou qui proposent à leur clientèle de conquérir la liberté en utilisant les moyens de la tyrannie. La catastrophe est leur « divine surprise ».
6- C’est une amusante proposition que de transformer toutes les mères en nourrices salariées. Sacrés totalitaires : leur utopie est celle de la domesticité universelle.
7- Le négationnisme fait partie des procédures de la conspiration de l’oubli. L’avant-garde anti-humaine, depuis les sycophantes de Hitler et Staline, sans oublier ceux du capital et de nombreux tyrans asiatiques, est de stricte obédience négationniste. L’Histoire refondue et contrôlée, qui justifie l’apparition des cybernéticiens, est devenue une technique de l’amnésie méditée, une science de l’excavation de la mémoire. Auparavant l’économie n’existait pas, comme les camps staliniens, comme les chambres à gaz, désormais c’est le travail qui est menacé par des métaphysiciens en quête d’une nouvelle religion, d’un supra-mysticisme. Tous aux lilas, les poinçonneurs.
8- Assez régulièrement, c’est à son propre enterrement que le citoyen informé est invité par ses contrôleurs, et c’est souvent par prudence qu’il fréquente les convois mortuaire quoiqu’une certaine lassitude à être dynamisé de cette manière se fasse jour chez le salarié. Il faut remarquer, dans certain cas, qu’il est dangereux de ne pas se joindre à ces rituels funéraires. Ils vous marquent, les enthousiastes et les collaborateurs.
9- Puis-je leur prêter plus d’un thorax, quand je leur suppose moins d’une cervelle, à ces chauffeurs littéraires.
10- « Qu’il nous suffise de nous rappeler que les deux dernières années de l’éducation du jeune spartiate avant sa majorité, années cruciales dont dépendaient, plus que toutes les autres, ses perspectives d’admission à une « syssitie », étaient probablement passées dans le service secret, et que celui-ci n’était rien moins qu’une « bande de tueurs » officielle qui parcourait subrepticement la campagne de Laconie – se dissimulant le jour et sortant la nuit, comme un véritable negotium perambulans in tenebris – afin de se débarrasser de tout hilote qui avait manifesté des symptômes d’indocilité ou peut-être des vestiges de caractère et d’habileté. Si pour couvrir son nom d’une incomparable gloire militaire Sparte exigeait, et suscitait, l’héroïsme viril d’un Léonidas et ses Trois Cents, elle exigeait également – et ne manquait pas de susciter – la criminalité des adolescents de son service secret, afin que l’infime minorité « d’égaux » spartiates pût tenir sous sa domination une écrasante majorité « d’inférieurs » et de « dépendants » et de « nouveaux membres et de « serfs » qui se fût fait un plaisir, si elle en avait eu la possibilité, de « manger vivants »sa poignée de maîtres. » Arnold TOYNBEE. Un connaisseur disait : « (…) il n’est pas nécessaire, pour être un bon moyen de gouvernement que l’assassinat inexpliqué touche beaucoup de monde ou revienne assez fréquemment : le seul fait que l’on sache que sa possibilité existe, complique tout de suite les calculs en un très grand nombres de domaines. Il n’a pas non plus besoin d’être intelligemment sélectif, ad hominem . L’emploi du procédé d’une manière purement aléatoire serait peut-être plus productif. » Guy DEBORD. Dès le siècle dernier, ce procédé était décrit d’une manière exhaustive par Herman Melville ; il semble que l’on puisse, depuis mars1989, reconnaître son champ opératoire, qui s’est étendu et approfondi ; certains scrupules sont tombés, et de vaines appréhensions morales ont été dépassées, quant à son emploi. L’aspect énigmatique que ce procédé revêt, « l’irruption périodique dans la visibilité de formes toujours plus mystérieuses de terrorisme », est dû pour une grande part à l’état de profonde prostration politique du citoyen toujours plus informé : gorgé d’horreurs, l’épouvante ne le fait plus tressaillir. Il semble aussi que les dominants soient arrivés à un ensemble de conclusions, sur la continuation de leur monde : « C’est froidement que des experts, courbes de productions à l’appui et listes de proscriptions en mains paraissent pour nous prouver que le carnage, le bain de sang, le massacre administratif sont de nécessaires régulations pour que soit garantie l’harmonie spéciale de ce monde terminal. Bref, qu’une domination pour se sentir légitime, doit se tremper à date régulière dans le sang de ses sujets »Ultima Thulé. Il faut marquer l’allure terrifiante d’un grand nombre d’énoncés, qui sont cadencés à la surface des médias : ils sont de stricte obédience malthusienne, quoique mâtinés d’écologisme. Ils précèdent la pratique, ce sont les raisonnements préventifs de la terreur, comme une poésie destinée aux tranchées. Le hachoir, un sédentaire, a toujours eu une réputation de brutalité, à côté de lui les carabines à répétition passaient pour démodées ; son laconisme faisait l’admiration du presse-purée ; celui-ci aimait citer, d’un florilège surprenant qu’il s’était constitué, ceci : « au reste on ne sait pas non plus, ce que c’est l’humanité, ni même si cela existe » Tiqqùn. Le Parti Imaginaire est une des formes d’apparition de la nouvelle police. Son fonctionnement silencieux – « une main anonyme d’une usine d’emballage verse « comme ça » du cyanure dans une poignée de canettes » – provoque toute sorte de conjectures. A la suite des grandes exterminations, la réalité a sombré à pic sous ses désastres successifs, suivie de près par la raison explosée par les multiples campagnes de rectifications logiques. Les hommes ivres de marchandises « ne conçoivent pas que le spatial dure dans le temps. La perception d’une fumée à l’horizon, puis du champ incendié, puis de la cigarette à moitié éteinte qui produisit le feu, est considérée comme un exemple d’association d’idée. » BORGES
11- Ces « chemises de la nuit » fascinées par « le carnaval de la mort » dans lequel a sombré l’époque, rôdent comme des larves autour de leur véritable définition : « Et quelque sincère que soit la figure que nous nous donnons, nous ne saurions parvenir à nous communiquer entièrement que dans la mort, là seulement nous coïncidons avec nous-mêmes. »TIQQUN, THEORIE DU BLOOM. Leur étrange « désir de calcination » sur leurs falaises de tartre doit sûrement être « comme une magnifique orchidée qui ne demande d’autre justification que celle de son existence » ou encore « la forme la plus élémentaire de l’amour pour la vie » comme ont su le dire Junger et Goebbels.
12- « Les pelotons d’exécutions du socialisme primitif n’ont liquidé que des individus devenus irréels, qui avait déjà perdu leur place au sein de la société. Le langage officiel désignait ces existences par l’expression « tumeurs cancéreuses ». M. HARASZTI – L’artiste d’Etat
NOTES POUR CETTE EDITION :
* Première publication : Février 2021
** Occupe actuellement, parmi ses nombreux postes, le poste de Mary Poppins de la gauche algorithmique, poste spécialement créé pour elle. On lira avec profit ses dernières déclarations : Le Monde du 5 septembre 2026.


Annexes :
La première édition de « ETUDE DE ZONAGE » comportait dans ses premières pages les deux documents suivants :

