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LE GOUVERNEMENT DE L’ELEMENTARIAT PROPOSE : LA FIN DU TRAVAIL, LE SALUT PAR LA MACHINE & LA RESTAURATION DE L’ESCLAVAGE

 

 

« (…) il n’est pas également facile de voir suivant quelle méthode les sujets doivent être gouvernés pour qu’ils restent constamment fidèles et vertueux. » Spinoza, Traité théologico-politique

« Les temps sont proches où toutes les formes de travail seront pour nous d’égales sources de beauté… » Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines

 

Nous sommes aux temps des industries de l’affabulation et pour autant que l’on sorte indemne de leurs vagues submersives, il n’en reste pas moins que celles-ci laissent derrière elles un monde gouverné par le plus sombre des désastres de l’esprit. Ses partisans nous le vantent comme la parousie attendue.

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Nous avons souligné à plusieurs reprises sur birnam.fr, pour illustrer cet infini désastre de l’esprit, les propos calamiteux tenus lors du grand camouflage pandémique (1) par la presque totalité des intellectuels organiques – les sidérés – de la société cybernétique. Propos grâce auxquels, dans leur écrasante majorité, ils se sont déconsidérés sans l’ombre d’une hésitation quand l’occasion leur a, enfin, été offerte de rallier ouvertement le gras troupeau des sycophantes actuels : une normalisation accrue de la vie et de l’existence leur ayant paru une nécessité à laquelle nul ne pouvait, et ne devait, raisonnablement se soustraire s’il voulait être exploité durablement.

Rien ne les ayant donc empêchés d’émarger aux différentes et nombreuses structures de contrôle et machines symboliques afférentes, désormais largement automatisées, récemment mises en place afin de rationaliser la domination, jusque dans les critiques que celle-ci s’adresse régulièrement par leur intermédiaire, quand elle s’affronte aux passivités méprisables, aux manques d’enthousiasme et aux insuffisances notoires de l’élémentariat, ils ont repeint le mot collaboration dans les nouvelles tonalités qu’exige notre époque d’intelligence assistée et pilotée. Intellectuels qui, par ailleurs, confondaient d’une manière intéressée, comme pour nous rappeler leurs véritables métiers, le salaire et le travail : ces deux-là tendent, ainsi que nous pouvions l’observer depuis un certain temps, et pour la majeure partie de l’humanité à en faire l’expérience prolongée, à n’entretenir entre eux que des rapports de plus en plus mystérieux sinon celui-ci : que l’un a décru de mille manières tandis que l’autre a envahi la presque totalité de l’existence de l’élémentariat.

Après avoir participé – c’est le cœur du métier de l’intellectuel dans la société cybernétique que de savoir faire tourner sa conscience selon les circonstances – à la dissolution de la conscience du travail, et fait disparaître ses aspects les plus grossiers et les plus évidents dans l’indicible garanti, la polarisation mercantile de tous les emplois du temps a semblé un mouvement non seulement irrésistible mais a même paru souhaitable aussi bien de la part des victimes de ce processus que de ses maîtres – par ce qu’il exigeait de « libérations » acceptées de la part de la monade informée et d’innovations dans l’art du gouvernement. Pour les intellectuels organiques de la société cybernétique, il s’agissait avant tout de parfaire l’escroquerie sans charme sur laquelle la plupart de leurs entreprises sont fondées et protégés par leurs Etats ou par les grandes compagnies dont ils sont peu ou prou les employés détachés. Au vu de l’époque dans laquelle nous avons le bonheur de vivre, il nous paraît donc nécessaire de rappeler, en préalable, que ces deux sujets – le salaire et le travail – par des séries de raides spéculations ont fait la tranquille fortune de plusieurs générations de falsificateurs d’obédiences différentes. Quoiqu’il nous semble fastidieux d’établir ici un extrait de leur catalogue tant ils sont nombreux et connus, force est de reconnaître qu’ils constituent, par leur nombre et par le haut degré de technicité qui est désormais requis pour exercer leurs professions, une industrie remarquable et diversifiée. Elle n’est pas moins à considérer dans ses productions que les autres industries, par ses impacts sur la survie quotidienne de chacun, par les empoisonnements de l’esprit qu’elle élabore et qu’elle alimente à un rythme forcené.

Ces deux sujets – le travail et le salaire –, dont il est permis de s’étonner que les organisateurs du panoptique électronique n’en ait pas encore scientifiquement changé les noms alors que tout y contribue, à commencer par l’effondrement de la raison et la montée des superstitions les moins fondées, mais les plus efficacement entretenues sur ce désastre, permettent encore aujourd’hui à de nombreux écornifleurs ou sangsues de diverses origines, d’arrondir leur pelote en contribuant à créer, améliorer et légitimer les formes les plus modernes de l’exploitation de l’homme par l’homme. En premier lieu en proclamant qu’elles n’existent pas, ils sont assurés, en tant qu’autorités fermement établies et soutenues par leurs employeurs et reconnues dans leur monopole de la parole, que personne n’en parlera ou ne viendra en contester les plus invraisemblables théories métaphysiques formulées sur le fameux travailleur libre : ses progressions spirituelles, sa productivité passionnelle, étant affirmées par tous les hauts parleurs de la technomorphose capitaliste en tant que moment essentiel de la mise en valeur de l’existence.  Passés pour nombre d’entre eux, pour débuter dans leurs carrières de chiens de garde, par de délicats ouvroirs avant-gardistes, où ils gisaient à genoux, ou sur le dos, avec leurs minuscules foutaises sectorielles et objets partiels avant que ceux-ci ne viennent féconder, par une vieille ruse de la raison marchande, les sections R&D des industries de la contrainte et de la persuasion, ils ont autant contribué à refondre les justifications idéologiques de la domination qu’à lui cartographier ses nouveaux champs d’épandage et d’expansions (3). Ils lui ont ouvert dans ce vaste territoire de nombreux et inventifs comptoirs de commerce.

Progressivement réduits dans le panoptique cybernétique non seulement aux rôles de publicitaires d’une entreprise de colonisation générale de l’esprit, mais aussi aux multiples métiers du calibrage des âmes, dont ils ne veulent voir ni les tenants ni même connaître les aboutissants, ils ont désormais pour seule ambition d’en être reconnus comme les gestionnaires avisés. Ils ont affirmé depuis leurs laboratoires du refus aligné par des déclamations toujours plus incendiaires – à mesure qu’ils s’inscrivaient dans le cours du désastre général qui les appelait en renfort – qu’en grattant leurs âmes jusqu’au sang comme première contribution à une redéfinition totale de l’homme, ils se désenchaînaient eux-mêmes et d’eux-mêmes. Et donc d’effectuer sur cette base étroite, mais constamment élargie par les renforts perpétuels des petits refus programmés auxquels ils se livraient dans leurs cellules expérimentales avancées, des altérations inédites et des réductions extraordinaires sur toutes les sortes d’objets matériels et mentaux qui s’offraient à leurs manipulations. En commençant par eux-mêmes, ils se transformèrent en véritables cornets à surprises disséminés aux points stratégiques de l’universelle galerie commerciale, l’autre face de l’usine mondiale ; efficacité statistique garantie comme on aime à le dire chez les ingénieurs idéologiques quand ils élaborent leurs puissants appareillages symboliques, comme on dessine le dernier modèle d’automobile, dans le but d’imprimer à tous les naufrages prévus un aspect désirable et programmatique.

 

 

En se soumettant aux gymnastiques purgatives de l’abstraction, il fallait, à en croire ces ingénieurs des âmes – selon l’exacte formule d’un rude avant-gardiste – affranchir les passions et les désirs de leurs anciens carcans. Il fallait les fondre dans une collection de comportements novateurs : le vestiaire du néant où les plus audacieux d’entre eux rêvaient assis sur le projectile révolution. Car c’est ainsi qu’ils aimaient à nommer l’ensemble des bouleversements techno-industriels auxquels ils souscrivaient avec une conviction qui s’accroissait selon une loi de progression géométrique. En s’extravasant dans le mode de sensibilité qu’impliquait ce franc catapultage, ils mirent leurs passions au diapason des envahissantes révolutions de la société cybernétique par lesquelles celle-ci définissait ses cibles avec l’exactitude d’un missile. A seule fin, rajoutèrent cyniquement les gestionnaires de l’aliénation, de ne point laisser ce précieux matériel spirituel s’évaporer en dehors du processus de valorisation bureaucratico-marchand. Engendré par les compressions marchandes et véritable direction de cette convulsion matérielle et morale, celui-ci accompagnait le flux ininterrompu des innovations de la méga-machine, quand il ne l’anticipait pas. Cette révulsion avant-gardiste du syndicat de la machine en avait le langage brutal : artistique comme il se doit. Quand il faut inventer des raisons supplémentaires au simple fait de courber l’échine, et transformer cette antique tradition en une incroyable nouveauté, on ne manque jamais de s’armer des meilleurs poètes disponibles… Il fallait conférer un supplément d’âme à la destruction de l’esprit et procurer les attraits de la liberté à toutes les mèches courtes qui se présentaient en commandos serrés sur ce promontoire infernal pour y effectuer les nettoyages nécessaires. L’effondrement médité des supposées « valeurs traditionnelles » d’une société divisée en classes était l’une des conditions de sa rationalisation totale, du reprofilage de ses valeurs fatiguées et prostituées. A cet effet, et pour tout faire admettre, les plus médiocres de ces progresseurs ont simulé, avec persistance, les râles bruyants et énamourés d’une révolte au contenu depuis si longtemps aboli qu’elle finit de se confondre aujourd’hui avec les plus répugnantes revendications de la marchandise émancipée. Ce processus a accueilli avec enthousiasme, pour se relancer en permanence, les modifications les plus surprenantes et les plus spectaculaires de l’être humain tel qu’il a été réduit et redéfini par ses dislocations successives. Il est même devenu, en bout de course, l’une des justifications des machines : la plus pitoyable de toutes si l’on compte l’estime dans lesquelles elles tiennent leur appendice humain ; il les encombre dans leur architecture, tant et si bien qu’elles ne savent plus qu’en faire, et se proposent d’en reconstruire un autre mieux adapté au projet d’ergonomie terminale de la domination qu’implique l’expansion numérique et ses soustractions. Et par un mouvement complémentaire de cette ablation, de ce feu d’artifice de l’aliénation consentie, à rendre invisible, silencieuse et déjà naturelle, la mise au travail de la vie entière vers laquelle le capitalisme est orienté depuis ses commencements. Ce résultat d’une incursion générale qui ne paraissait, à ses débuts, qu’une modeste entaille dans les épais entrelacs du vieil esclavage, a acquis en s’engouffrant dans la totalité de l’existence humaine qui offrait l’ensemble de ses ressources à un pillage exorbitant, un caractère d’inéluctabilité si abyssal qu’il est malvenu d’en énoncer la loi qui le dirige d’une main de fer. Main de fer qui a planifié ses durables conquêtes jusque dans le réduit biologique de l’esclave. Les invasions successives de ce travail étendu à la vie entière, qui ont multiplié ses cadences et ses exactions, détruit la presque totalité des communs, « autant de choses oubliées », à l’instar de l’air et l’eau, fondent, en grande partie, la force et la cohésion de l’étrange et amère « seconde nature », qui nous entoure de son climat particulier, si familière aux esclaves qu’elle est devenue comme une autre partie d’eux-mêmes, indispensable à leur fragile survie, relancée par les intempéries et les empoisonnements qu’elle exige pour sa marche (4). « Seconde nature » aussi abstraite que concrète qui s’est constituée depuis plusieurs siècles et connait son apothéose de nos jours. Elle a, par exemple, sévèrement additionné le milieu social par des doses de plus en plus sévères de réification où chacun n’est tenu, après avoir été libéré de toutes les déterminations, que par une seule obligation : celle de fonctionner* à l’unisson du programme général du panoptique, jusque dans ses refus et ses rêves ; de n’être qu’une laborieuse et médiocre machine célibataire, un élément biologique de la méga-machine tenu par les liens de fer de la logique relationnelle et des cauchemars de la transgression programmatique. Logique relationnelle dont l’activité centrale est de transformer chaque homme et chaque femme en un signe conventionnel dans les équations de la servitude.

La fin du travail est l’un des derniers objets spéculatifs que propose la société cybernétique à la sagacité de ses plus fidèles esclaves par l’intermédiaire de ses marchands d’orviétan. Il donne une touche d’imposture finale et de perfection à sa propagande et cela, au moment même de l’achèvement de la méga-machine. Il est aussi un excellent résumé des activités d’une nouvelle génération d’intellectuels organiques que la société cybernétique a mis au monde : les lampions de l’aufklärung numérique. Ceux-là mêmes qui vivant sur sa scène, prétendent en corriger les lois drastiques et les confirment par cela même. Il ne s’agit plus, pour eux, de bavarder indéfiniment, comme ils le firent autrefois, avec une joie certaine, sur les quelques nouvelletés engendrées par une désintégration artistique arrivée à son terme, et de les saluer comme l’aube d’une ère nouvelle (5). Il s’agit pour eux, souvent affamés de notoriété et d’argent, de se pencher désormais sur des sujets plus prosaïques afin de les occulter et d’affiner l’ensemble des techniques qui permettent de ne pas voir ce qui devrait être vu – ce qui est la règle de l’anti-complotisme panoptique. Occultations que nous pouvons résumer ainsi afin de décrire leurs buts :

1- La conscience du travail exigible dans la « société cybernétique », modulé et encadré par un ensemble de lois scélérates qui en organisent l’invisibilité, tend désormais à s’éteindre sous les effets d’une propagande revendicative universelle mise en place par le syndicat de la machine et ses organisations auxiliaires. Cette propagande ubiquitaire déplore paradoxalement la rareté du travail dans la « société cybernétique », alors que tout aurait dû la conduire à en montrer les abondantes et multiples formes nouvelles.

2- Et concomitamment à décrire l’effacement progressif du salaire, sous sa forme classique, comme mode principal de rétribution du travail. Le salaire, dirigé vers sa disparition planifiée et devenant rapidement une fiction sans épaisseur, est remplacée par une forme sophistiquée de la sportule dans l’existence de l’élémentariat mobilisé.

3- Sans oublier la conclusion qui sourd de ce mouvement de dissolution sans fin, sans même qu’elle soit perçue : à savoir que celui qui n’est pas ou n’est plus payé est réputé comme ne travaillant pas ou travaillant peu quand il est amené à fournir, dans chacune de ses permutations temporelles et spatiales et changements d’ordre dans l’organigramme des aliénations, les différents exercices obligatoires de l’assouplissement moral qu’implique la servitude et les innombrables mises au pas nécessaires à l’intensification et à l’extension du travail (6).

4- C’est-à-dire, si nous rassemblons la totalité de ses manifestations sous une dénomination unique : le fameux et envahissant surtravail ou travail réputé non-productif selon ses directeurs avisés. Travail démultiplié et approfondi qu’implique l’entretien et la croissance de la gangue technique et industrielle dans laquelle l’existence entière est encapsulée. Ce curieux phénomène qui est advenu en premier lieu de l’entrelacement calculé du travail, des loisirs et de leur fausse contestation, souvent décrit comme étant la colonne vertébrale de la société marchande, s’est transformé, par la suite, en une fusion économique de ces différents aspects. Fusion jamais vraiment perçue dans la totalité de ses effets, peu connue et peu condamnée pour ce qu’elle recèle de reprises paradoxales des pires aspects de l’esclavage antique, du despotisme asiatique et du servage féodal ; et conjugués avec une série d’abandons nihilistes que cette fusion accélérée a entraînée et entraîne toujours. Ils furent vécus et sont toujours vécus et célébrés comme d’authentiques libérations dans le but de faire disparaître le seul abandon qu’il importe d’accomplir : celui de déserter l’usine universelle. Celle-ci réunit désormais toutes les polices dans sa défense et sa surveillance. Et bien au-delà de cette défense : la réunion de tous les imbéciles convaincus de trouver, dans cet élargissement de la tyrannie, leur bonheur dans leur réification, joyeux d’être exactement là où ils sont perdus et écrasés.

5- Cette fusion a conféré de fausses allures de désoccupation générale – le chômage – à la totalité de la société cybernétique, comme si chacun des éléments composant cet édifice compartimenté par une contrainte diffuse et ses sanctions, nous assurait, quand il parle comme ses maîtres, qu’il flâne dans ce vide offert à la propagation gazeuse de sa laborieuse existence sur des espaces réglés par les lois de la circulation obligatoire et du nomadisme productif. Car c’est par un libre choix de sa volonté qu’il s’offre à cette propagation atomique d’une servitude qui a tout recomposé et redéfini dans le tamaguchi géant de la société cybernétique. Il nous l’explique volontiers, plus qu’il ne le comprend lui-même quand il courbe l’échine en participant aux désolations multiples d’un cauchemar sans limite, dont le catalogue des réjouissances est toujours revu à la hausse par ses gestionnaires. Cet élément désorienté a été amené sans ménagement au travail total, à adhérer à son fourmillement qu’il trouve sous chacun des aspects de son existence appauvrie, à entériner son déploiement effréné, à suivre son rythme précipité ; car il lui faut renforcer sa tranquille pérennité assurée par une critique domestiquée assurant, pour fermer cette marche au désastre qui « n’avance qu’en régressant », le service funèbre du refus. Elle y a été commise par ses propriétaires ; par tous ceux – dont il faut fuir toutes les espèces ou les combattre impitoyablement – qui, rêvant de jouer un rôle quelconque, mais hiérarchique, sur les chantiers d’une vie et d’un environnement scientifiquement démolis, conquis par les monstres qui s’y défoulent, se proposent de normaliser le refus en le fragmentant, en l’opposant à lui-même, en l’orientant sur une panoplie de fétiches contrôlés à l’aide de vocabulaires d’artifices, dans la suspension intentionnelle de toute logique, à l’invention, en série, de lucratives aberrations idéologiques. Elles peuplent, du fait de leur présence ubiquitaire, la sphère d’une contestation devenue purement idéale, contrôlée par de nouvelles préfectures – gérées par leurs artistes à brevets et les algorithmes de l’automation informative et incitative. Ils en augmentent la productivité par une sorte de stakhanovisme émotionnel de forte intensité spectaculaire. Celui-ci n’épargne aucune des performances ubuesques engendrées par les protestations calibrées, étudiées en laboratoire, de la contre-révolution par percolation. Ces fétiches, « psycho-marchandises » d’un maniérisme exagéré, utiles et efficaces mystifications, sont élaborés pour que chacun devienne d’une manière prévisible, par ses refus tenus soigneusement hors de tout aboutissement, une fonction antinomique et auto-critique de la méga-machine : un travailleur authentiquement libéré jusque dans sa sexualité désarimée. Et par la suite le membre d’une forme de Parti Révolutionnaire Institutionnel spectral et futuriste au périmètre élastique. Il couvre d’un vernis de refus infinitésimaux la totalité des progressions de la méga-machine cybernétique dont il est l’une des concrétions. Parti dont l’idéologie subversive suscite, non seulement l’adhésion méthodiquement décérébrée et illusionnée du « citoyen informé » pris par les mirages de la « démocratie participative » qui ne lui ont laissé que le choix de repeindre sa collaboration dans la couleur désirée par ses maîtres, mais qui irrigue et couvre également de ses infernales puanteurs la révolte des esclaves quand celle-ci parvient à percer l’inertie contemplative et tente de ruiner ses dogmes fondamentaux. Esclaves que l’on persuade dans leur perte, qu’en tombant à pic sous les diverses chimères et prodiges de l’esclavage, ils montent nécessairement et sans cesse vers leur libération, ainsi que nous le savons depuis que les chaînes existent et sont scientifiquement améliorées, presque légères à porter selon leurs amateurs. Plus prosaïquement, c’est en se collant des rassis avec les dérisoires fétiches que la méga-machine leur offre en compensation de leur liquidation achevée, contrôlée et surveillée par l’Etat, qu’ils ont accepté, jusque dans leurs supposées désagrégations, codifiées et canalisées, de devenir matière première et production finale de la méga-machine.

6- Ce travail levé par l’ensemble des structures de contrôle a assuré l’infini processus d’accumulation tertiaire dont est née la société cybernétique. Mouvement qui n’a pas conduit à la fin du travail mais à son occultation et à l’élaboration d’une critique du travail effectuée par la machine elle-même, désormais seule critique autorisée et reconnue, complexifiée à l’infini : le reste, s’il en reste et s’il ne s’est pas lui-même oublié sous la déferlante du temps catatonique de la méga-machine, étant classé comme complotisme. Cette critique contrôlée s’est dispersée sur la totalité de l’espace social en soulignant chacune de ses imperfections et chacun de ses archaïsmes, pour y porter ses remèdes laborieux. Elle a permis la reconstruction autoritaire de cet espace, en l’unifiant autour d’une exigence unique : la croissance sans fin, heurtée et cataclysmique, de la méga-machine et de son proliférant appareil de mobilisation psychique permanent et de production engrammatique.

7- C’est sur la base de cette dévalorisation et de cette taylorisation sophistiquée de l’existence, de sa mise en miettes productives, d’inscriptions dans l’âme humaine des nouvelles routines de la servitude que le panoptique a été rendu possible et présente comme unique solution la restauration de l’esclavage. Il a fractionné la vie par de nouvelles clôtures et a levé par vagues brutales le fameux travail gratuit, condition sine qua non de l’existence de la méga-machine. Il a dégradé l’existence des prolétaires par tous les moyens possibles. Il les a rendus disponibles (7). Il a engendré leur extermination mentale en implantant les engrammes de la peur et de la soumission dans leur psyché engendrant une servitude vécue comme un état de nature renouvelé. Il a même réussi, dans de larges pans de la population, à détruire la conscience de toute dégradation, à faire aimer et rechercher cette déchéance et les mutilations qu’elle entraîne – le salut par la machine.

8- En réduisant la totalité de la vie humaine en force de travail : la force musculaire en premier lieu – il n’y a pas lieu de revenir ici sur les immenses réussites de cet assujettissement qui furent dialectiquement célébrées et décrites dans d’efficaces précis, et cela jusque dans les assommoirs idéologiques les plus microscopiques qui se tenaient, par métier, en majorité et précautionneusement à l’abri des fatigues industrielles mais sûrement pas des ruminations déshumanisées qu’elles entrainaient chez ce petit personnel de garde, de cette hiérarchie du contrôle – et, en second lieu, la force passionnelle dont la modernisation de l’exploitation a accompagné, de ses tares et de ses martyrs, la relative dissolution et le reconditionnement réussi de la religion et de l’ensemble des morales adjacentes et systèmes compensatoires de rechange, comme s’il fallait compléter l’effondrement général par plusieurs catastrophes supplémentaires dans le but d’accélérer la croissance de la dernière phase de la société marchande ; et ainsi aboutir à l’économie passionnelle et informationnelle de la société cybernétique devenue seule transcendance reconnue par la presque totalité des esclaves.

Les dévotions stupides qu’ils accordent aux hiérophantes de la vie machinale, le respect superstitieux et soumis dont ils font preuve devant toutes les machines – les dieux fétiches de la barbarie industrielle – dont ils sont les servants émerveillés, remplace, dans un progrès circulaire, les vieilles vulgates grossièrement rationalistes et d’un matérialisme décomposé par des mystères renouvelés : ce qui n’expliquait rien par ce qui n’explique pas. Les anciens tabous sont faussement dissous par la consécration de courtes conneries émises à flux continu et d’un amoralisme achevé. L’esclave est devenu celui qui croit qu’il brise des interdits quand il participe aux sacrifices humains. Il est celui qui est persuadé d’être libre parce qu’il achète ses chaînes dans le commerce de son choix plutôt que d’attendre qu’on les lui offre. Il est celui qui croit qu’il ne travaille pas, et se repose pour l’accomplir, quand il est devenu un prolongement biologique de la méga-machine. Cette accumulation de dépossessions, qui, après avoir plié le corps à ses disciplines et emporté l’âme pour l’amener à ses nécessités économiques et politiques, a contribué sur ce terreau, à la création d’une gigantesque fiction incritiquable car acceptée de tous comme la plus évidente des évidences de la propagande et de l’information : celle de la fin du travail.

Jean-Paul Floure

Notes éparses sur la nuit cybernétique

 

NOTES :

1- On trouvera sur birnam.fr un ensemble de textes sur cet intéressant sujet.

2- On peut se reporter, afin d’illustrer notre propos, aux déclarations tonitruantes du dirigeant de Mistral AI sur la numérisation du monde, sa réification bureaucratique et marchande accélérée, projections désolantes de son monde propre, sinon on peut aussi se référer aux propos automatiques de quelques raclures idéologiques cybernétiques américaines et anglaises. Ces drogués n’ont pas fini de nous apporter les preuves que les lumières sombrent à la même vitesse que le navire et son casino.

3- L’échec des avant-gardes est une excellente illustration de ce mouvement d’anéantissement puisque cet échec les a conduites à se transformer rapidement en organismes de révulsions techniques, gardiennes d’un ordre social renforcé par la totalité des innovations transgressives qu’elles proposaient – le drainage dit « culturel », ainsi que s’auto-désigne l’industrie prophylactique du consentement dans ses différentes versions épuratives, étant un excellent exemple de cette évolution. Sans compter d’autres formes de révulsion avant-gardistes moins bruyantes (cf. Un camouflage NEW BAUHAUS, György Kepes et la militarisation de l’image, Editions B2)

4- Nous avons exposé ce mouvement dans « Brèves remarques sur des catastrophes récemment survenues & les prochaines », mars 1989

5- La poésie, pour prendre ce pitoyable exemple, étant arrivée, dans son extrême désintégration au babylecte irréfutable des néo-lettristes d’Etat, et sur son pôle opposé à la reconstitution de ses formes les plus régressives – le chemin vers la vraie vie ayant été durablement perdu dans les remous du temps.

6- C’est un mouvement qui légitime la présence d’une armée de nouveaux policiers, habillés en hérétiques, sous chaque spectacle subversif organisé à l’usage presque exclusif des rejetons de la classe moyenne – la classe managériale vivant en rentière sur les communs qui excitent tant ces subalternes qu’ils agitent les esclaves pour s’en faire attribuer la propriété. Ces spectacles de l’opposition contrôlée escortent la numérisation du monde. Ils la ponctuent de leurs immondes projets. Ils assurent la bonne marche de ses différentes péripéties en perfectionnant la langue du néant, cette transformation nihiliste de nombreux clichés de l’ancien langage révolutionnaire passé au service exclusif de la nomenclatura du panoptique.

7- Les partisans de l’étage informatique ont utilement reconfiguré la « journée » de travail, ils l’ont libérée de ses rythmes biologiques, afin de poursuivre le processus de rationalisation du temps et celui du renforcement de l’ensemble des divisions sociales dans lesquelles nous sommes engagés. C’est un mouvement que l’actuelle « cybernétisation » de la totalité de l’existence conduit vers sa fin prévisible : une réification généralisée de la vie quel que soit le règne dont celle-ci prétend survenir, pour autant que les récentes dissolutions ontologiques, authentiques résidus fantasmagoriques et déchets métaphysiques du métabolisme marchand, nous permettrons encore de distinguer leurs différences dans un très proche avenir, entre une fourchette, une tomate et un être humain ou un animal. C’est ce qui définit en grande partie la phase ultime du capitalisme après avoir permis, sans coup férir, la naissance de la société cybernétique où c’est jusqu’aux « mauvaises passions » qui ont été domestiquées et mises au travail ; car il s’agit de donner des teintes de révolte à la moindre des aliénations, de transformer les plus affermies d’entre-elles en de véritables revendications de la créature opprimée.

NB : Le terme « technomorphose » que nous utilisons est un terme repris du texte de Jacques Lafitte, « Réflexions sur la science des machines », Librairie philosophique Vrin, 1972

* https://www.piecesetmaindoeuvre.com/documents/et-vous-vous-vivez-ou-vous-fonctionnez