
« L’extrême civilisation enlève au crime son effroyable poésie, et ne permet pas à l’écrivain de la lui restituer. Ce serait par trop horrible, disent les âmes qui veulent qu’on enjolive tout, même l’affreux. Bénéfice de la philanthropie ! d’imbéciles criminalistes diminuent la pénalité, et d’ineptes moralistes le crime, et encore ils ne le diminuent que pour diminuer la pénalité. Cependant, les crimes de l’extrême civilisation sont, certainement, plus atroces que ceux de l’extrême barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption qu’ils supposent, et de leur degré d’intellectualité. » Jules Barbey d’Aurevilly
« Aussi, toute tentative d’assimiler Sade avec quelque idéologie totalitaire que ce soit, ce dont on ne s’est pas privé, ne juge que celui qui s’y livre. » Annie Le Brun *
Le site « Les Amis de Bartleby » ayant publié, au mois de novembre 2025 un extrait du dernier livre de Dany-Robert DUFOUR : « SADIQUE EPOQUE Comment en sommes-nous arrivés là ? », où l’auteur met en évidence la logique sadienne qui préside à l’actuelle phase du Capital et soumet la presque totalité de la société à la loi de la valeur et à « la logique relationnelle » qu’elle induit afin de conduire à son achèvement la tyrannie des solipses, par les rentables dérèglements et délabrements qu’elle produit, nous lui avons adressé le 27 novembre 2025 cette remarque sommaire:
Puisque Dany-Robert Dufour les évoque dans son texte, je me permets donc de citer, à toutes fins utiles, et comme pour illustrer, entre autres, le crime de Mazan, l’ouvrage de Pierre Klossowski* : « La monnaie vivante », un bijou, qui est comme une base théorique pour un grand nombre d’entreprises obscures qui couronnent « la société cybernétique » d’une aura particulière. Ce texte a fait, dans un passé récent, l’admiration d’un grand nombre de ses intellectuels organiques. Cet ouvrage d’ergonomie raisonnée en matière de « logique relationnelle », qui est le centre de la critique de Dany-Robert Dufour**, est rarement cité. On trouvera en tête de sa récente réédition une très intéressante et pédagogique lettre de Michel Foucault – une émanation de sa véritable position politique en matière d’exploitation de la libido, de sa rationalisation « libérale » : la capacité offerte à chacun de devenir une marchandise intégrale pour l’autre. C’est ce qui doit être perçu comme étant la liberté réalisée et non pas comme une prostitution généralisée dont le « salariat » et « la domestication industrielle » étaient la phase introductive.
Il me semble, aussi, que le Marquis de Sade a exercé une influence déterminante sur la littérature française au XIXème siècle. Cf. Mario Praz : « Le monde, la chair et le diable ». On peut trouver chez Flaubert, par exemple, d’intéressantes annotations à ce sujet (Madame Bovary).
Il faut remarquer également que le marquis de Sade a passé l’essentiel de sa vie en prison tandis que Jérémie Bentham, qui travaillait sur la même ligne de destruction et de réformationde l’homme, avec une application technique autrement conséquente, fut fait citoyen français le 10 août 1792. Le panoptique est aussi un théâtre des passions contrôlées d’un sadisme éprouvé, presque bienveillant dans sa méchanceté exterminatrice, autant que « l’auto-icône » de ce même Bentham révélait le fonds idéologique de l’Utilitarisme, de l’abjection réificatrice de la logique marchande et de sa finalité.
Le marquis de Sade est partie intégrante d’un ensemble d’idéologues qui ont marqué la seconde accumulation primitive tel que Andrew Ure quand « la terre entière devenait l’unique objet de l’exploitation ». Nous devons à ce personnage un excellent livre « Philosophie des manufactures » et d’intéressantes expériences de galvanisation – la fée électricité – sur des cadavres qui ont inspiré « Frankenstein » à Mary Shelley. On peut retrouver la trace de cet Andrew Ure dans « Le Capital ».
Il y a aussi le plagiaire et faussaire Malthus.
La conclusion de Dany-Robert Dufour est d’une grande exactitude. Elle est à l’ordre du jour depuis plus d’un siècle.
Jean-Paul Floure
PS : Je ne suis pas convaincu par le propos d’Annie Gouilleux sur le fait que les technomorphoses autorisées du corps atteignent majoritairement les hommes plutôt que les femmes, mais cela reste à débattre et à documenter.
* Qui est également l’auteur de « Sade mon prochain »
** Je n’ai lu que les pages de son livre affichées sur ce site.
Le 29 novembre 2025, « Les Amis de Bartleby » m’adressèrent en guise de réponse les pages 230-231 du livre de Dany-Robert DUFOUR. Il leur fut répondu le 4 décembre 2025 :
Pour répondre à l’objection que vous me faites sous la forme d’une citation… Avez-vous remarqué que Dany-Robert DUFOUR ne cite aucun passage de « La monnaie vivante » pour appuyer sa démonstration ? Que la page que vous citez est veuve de l’extraordinaire note qui l’accompagne de sa petite musique confusionniste ? Et que la plupart des véritables thèses de la « déconstruction » se sont toujours présentées sous une forme hyper-critique de la société capitaliste ? Le texte de Pierre Klossowski ne déroge pas à cette règle de nécessaire ambiguïté en cette matière (1). Michel Foucault ne s’y est pas trompé dans son appréciation élogieuse de cet œuf à deux jaunes, « gazé » (2), cryptique, de cette fleur de rhétorique tentant de prendre à revers « la taupinière marxiste » de l’époque ; ou comment affiner les ruses d’un discours sur les passions mises au travail : ce qui a été confondu opportunément et longuement avec leur libération. Il est plus que possible, qu’à un demi-siècle de distance, cet aspect échappe de plus en plus à nos intellectuels contemporains : on peut désormais confondre un idéologue « déconstructionniste » sur moquette subventionnée et Guy Debord, le Centre de Création Industrielle sis à Beaubourg – le Sacré Cœur de la troisième accumulation primitive ou le château de Silling des trous du cul du « culturel » – et un projet révolutionnaire, une cérémonie pro-sadienne et de l’art.
Mais pour en revenir aux différentes oscillations autour de l’objet Sade, tel que Klossowski le définit dans ses multiples essais, elles ne sont contradictoires qu’en apparence (3). Elles trouvent leur unité dans son œuvre romanesque et dans sa peinture, sinon dans ce que des amateurs d’euphémismes appellent son « érotomanie » : sa Béatrice étant Roberte livrée à Gulliver et lui-même – Klossowski – dévoré par sa pulsion scopique ; un édifice de pacotille, une verroterie littéraire presque fanée aujourd’hui, ringarde en regard du changement d’échelle des réalisations actuelles qui nous sont offertes quotidiennement par l’information, à des fins d’éducation morale et de dressage.
Le remarquable essai de Pierre Klossowski est un artefact archéologique qui témoigne des progressions de « la logique relationnelle » et de la victoire de son algèbre funèbre. Ce texte, un classique de l’aliénation, est une véritable « machine symbolique ». Elle enferme ses lecteurs dans un réseau de sophismes péremptoires sur la monnaie, la valeur d’échange, la valeur d’usage, l’économie pulsionnelle, le désir, la perversion, l’antériorité du mal, la transgression, le simulacre… Et l’on finit par perdre de vue les élaborations techniques de ce qui a été transformé volontairement en appareil à phantasmes manipulés par l’invention des « psycho-marchandises », par la falsification des besoins et la dévaluation permanente de l’imaginaire (4) et cela au profit d’une délicate, incomparable et aristocratique promotion d’une valeur émotionnelle disponible pour une élite. Valeur qui ne peut être fondée que dans l’arbitraire et l’instabilité de la pulsion perverse. Face au déferlement de « l’ustensabilité » (5) généralisée qui code la libido de la masse unifiée par la consommation de l’abondance empoisonnée, surgit la rareté d’un pseudo-qualitatif destiné aux opérateurs du désastre habillés en artistes – les ingénieurs des âmes. Elite qui prétend avoir rompu avec « l’homme banal » et sa libido standardisée, tout en sachant que celui-ci est nécessaire à son existence, à ses permissions protégées et aux performances de machines à coudre de ses multiples et divers groupes d’enfileurs automatiques toujours insatisfaits. D’une certaine manière, avec ce genre de texte, on est du côté d’un Néronisme tempéré, épuisé et vidé par l’incendie que Klossowski avait précédemment chanté et dont il a perçu, dans sa componction, le goût de cendre. Bref, on s’aperçoit en fin de compte que ce « prochain », celui qui n’avait de cesse que d’arriver selon l’horloge révolutionnaire de sa gare, avait les traits d’un Satan « émergeant des eaux glacées du calcul égoïste ».
Plus qu’une utopie régressive, ce mea culpa madré est un constat s’articulant autour de l’échec inéluctable de l’homme intégral dans l’accomplissement de sa monstruosité, afin d’en sauver le programme fondamental, de le réformer discrètement, d’aménager le mode de réification des corps et de rentabiliser le gouvernement des âmes, d’agrémenter par des pauses sympathiques les effeuillages destructifs de la phase sadienne du capitalisme – ou comment en conjurer les excès et calculer des stases « cool » et profitables dans le fonctionnement par chocs successifs de la méga-machine cybernétique. L’humain qui est partout considéré comme un résidu irrationnel, est conservé par fragments pour relancer la machine, quand celle-ci s’épuise, au centre de sa forêt de fantômes pétrifiés. C’est par des infusions de parcelles de négatif en dégénérescence que la domination cybernétique se combine et se maintient. Si la logique sadienne est l’une des conditions pour la réalisation du capitalisme total, celui-ci doit aussi veiller à sa survie dans son cul-de-sac et inventer une sorte d’écologisme des passions mises au travail c’est-à-dire une critique méliorative qui en désigne les points faibles. A la notion de dépense sans freins succède donc la notion de limite, d’austérité, peut-être même un malthusianisme (6) adapté à la croissance de la méga-machine – un jet d’huile consacrée sur l’incendie pour le ralentir.
Klossowski qui avait déjà beaucoup donné sur Sade, et toujours l’accordant avec l’esprit de l’époque qu’il traversait, tentait de trouver, par substitution, une voie médiane entre le délire ultra-rationnel dessiné comme une machine du marquis de Sade et le camp de concentration pour rire (Fourier) ; une autre machine d’harmonie sociale. C’est ce désastre que la « société cybernétique » a mis en place : il faut libérer sans cesse les passions pour les exploiter, « ne jamais les fixer sur ce qui est constamment proposé : des corps à consommer » – n’importe lesquels dans cette excitation fétichiste sans fin qui ne doit s’attacher à aucun objet particulier pour rester dans la sphère de l’exploitation – nous voilà chez les publicitaires les plus affûtés. C’est sur cette volatilité de ce qu’il nomme « l’émotion voluptueuse », qu’il veut conserver et défendre alors que la logique sadienne dans sa course abolitionniste tend à la fixer sur un terme apocalyptique, que Pierre Klossowski a les mots les plus précis dans sa supposée critique de la société industrielle (7). Foucault, l’un des inspirateurs du « woke » et de la raison expiatoire, fut autrement conséquent dans sa lecture de « La monnaie vivante ».
Jean-Paul FLOURE
(1) Feindre de condamner ce que l’on décrit en termes horrifiques. Sade était un maître en la matière, Klossowski un petit connaisseur.
(2) Le terme est du marquis de Sade. Dany-Robert Dufour le rappelle. Il en donne de nombreux exemples dont celui de la page 153 : « le geste confondant du marquis de Sade » selon Georges Bataille. Cela se passe de commentaires, et cet exemple justifie, à lui seul, si les autres ne sont pas suffisants, les riches propos de Dany-Robert Dufour sur ce sodomite.
(3) Dany-Robert Dufour perçoit huit Klossowski dans son kaléidoscope. Il semble ne pas pouvoir ou ne pas vouloir les accorder. Cela dit son jugement sur les sept premiers sont exacts, ce ne sont pas des samouraïs ; et encore moins des gentlemen. Ce qui est assez étonnant pour quelqu’un qui nous assure que « Juliette » est un homme comme « Madame Bovary ».
(4) cf. Stuart EWEN : « Consciences sous influence ».
(5) Le raide vocabulaire de substitution heideggérien n’est jamais loin.
(6) Si Sade n’a pas lu l ‘ « Essai sur le principe de population… » dont la première édition date de 1798, il a sûrement lu certains des auteurs plagiés par Malthus, dont on a su dès les années 1830-1840 qu’il était aussi un faussaire (cf. Pierre-François de Verhulst qui, sur la demande de Quételet, père de la statistique, vérifia les chiffres de Malthus).
(7) On trouve la meilleure définition de sa supposée critique dans son « Sade et Fourier », un manuel pour publicitaires.
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PS1 : Ayant désormais lu le livre de Dany-Robert Dufour, je trouve qu’il est regrettable qu’il n’ait consacré pour Annie Le Brun qu’une note de bas de page : plutôt expéditive pour cette dame qui avait eu de symptomatiques visions de rapaces en captivité à New-York.
PS 2 : Je comprends fort bien qu’Annie Gouilleux soit scandalisée, mais il est assez rare, pour la majorité de la population, de choisir son travail, sa misère ; c’est donc un critère qui reste insuffisant pour distinguer la prostitution du travail dans une société qui conjugue toutes les contraintes et toutes les misères et les organise en cercle : chacun devant trouver une compensation dans la soumission et l’exploitation de l’autre, qu’elle soit forcée, comme Annie Gouilleux le remarque justement pour les prostituées, ou « librement » consentie par contrat (cf. Georges Ritzer, « The Macdolnadisation of society »)
N.B : « Les 120 journées de Sodome » furent « publiées pour la première fois par le docteur Iwan Bloch (sous le pseudonyme Eugène Duchren) à Berlin (sous la rubrique Paris), Paris, in-8. Edition revue et corrigée sur le manuscrit autographe, à Paris, 1931-1935, en 2 vol. in-4 » Maurice HEINE, Recueil de confessions et observations psycho-sexuelles, livre dans lequel il prétend que les « 120 journées de Sodome » sont dues à « l’initiative audacieuse du marquis de Sade que d’avoir imposé cette forme moderne à son classement méthodique, établi sur une conception éthico-sociale » et d’avoir brisé « la prétention des théologiens en ces matières ».
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Notes ajoutées pour cette édition (12 mai 2026)
*Annie Le Brun : « Soudain un bloc d’abîme, Sade ». Citation tirée de la page 115 de l’édition de poche Folio. La suite de cette citation est d’une bonne pesée psychologisante. Il faut croire que les admirateurs de cet utile résumé explicatif des données de base de la tyrannie des solipses, n’aient rien trouvé à redire à cette objurgation à destination du public d’innocents de cette chaisière surréaliste – telle qu’on a pu l’observer lors de son entretien sur Lundimaton ou de ses diverses déclarations sur Téléramort. Public d’attardés et de naïfs flatté qu’on puisse le soupçonner d’être, lui aussi, d’une grande noirceur, et même d’une férocité certaine, à l’égal de ces bouchers auquel la logique sadienne les rattache ridiculement, par le bas, en rapport avec leurs véritables performances techniques, sur le plan social, de domestiques du « Grand Hôtel de l’Abîme ». Ce n’est pas parce qu’un mouton porte un casque avec des cornes ou lit Carl Schmitt, pendant les altérations obligées de son âme, qu’il faut le confondre avec un berseker au travail.
Cet utile résumé qui pourrait faire office de bréviaire pour l’époque, parce qu’il nous enjoint d’adopter sur l’homme le même point de vue qu’un pilote de bombardier équipé de son IA au moment de l’attaque, a eu au moins le mérite de nous montrer dans les années de sa parution les nécessaires réaménagements de l’idéologie dominante en regard des pratiques afférentes d’exploitation de l’homme par l’homme qui paraissaient nouvelles sinon incroyables aux aveugles protecteurs, grâce aux volontés que ceux-ci avaient d’en vouloir ignorer durablement les amorces nombreuses, diverses et déjà anciennes, séduisantes aussi.
