
« Rien n’est plus propre à faire estimer un prince que les grandes entreprises, et en général les actions extraordinaires. » Machiavel
« Le but d’un système c’est ce qu’il fait. » Stafford Beer
Le samedi 17 octobre 2026 marque une étape supplémentaire dans l’imposition des nouvelles techniques de l’ingénierie sociale en France. Elles viennent d’atteindre leur vitesse de croisière et sont aujourd’hui une habitude si bien rôdée en matière d’ordre politique et social qu’elles en viendraient presque à nous manquer si elles n’étaient pas utilisées régulièrement alors qu’elles sont disponibles et formalisées depuis une quarantaine d’années. Il est à craindre qu’elles préviennent de manière similaire, dans les temps qui viennent, chaque refus, dans le but qu’aucun d’entre eux ne débouche sur une véritable remise en cause de la méga-machine, de son gouvernement et de ses méthodes, et tourne fatalement à la rudimentaire administration des choses et à l’instauration ouverte du « crédit social ». Remise en cause dont, finalement, personne ne veut mais que tous fantasment, chacun à sa manière, et chacun pour des intérêts qui, à les bien écouter et comprendre, sont ceux de la méga-machine et de son personnel. Elle entend rester l’horizon indépassable – comme ils disent en langue rectifiée – de notre époque et de l’homo technicus, version dégradée de l’homo sapiens qui confond l’apparition de son peu avec l’invention du feu.
Au lendemain d’une journée de manifestations contre la « vie chère » accompagnées de nombreux saccages et par des affrontements avec les forces de police qui ont eu lieu à la suite de leurs nombreuses provocations et de celles du personnel gouvernemental, rien n’a basculé, de près ou de loin, dans la rupture avec leur république, ce dimanche 18 octobre 2026 comme l’affirme avec rouerie l’un des acteurs centraux de cette journée de transition vers le despotisme cybernétique. C’est plutôt un certain type de subversion politique qui a été exécuté en direct par son « autolyse médiatique ». Cette « autolyse médiatique », qui désigne la destruction d’un corps par ses propres composants enzymatiques, est l’un des chefs-d’œuvre de la société cybernétique : le système excite la rage et la force à s’exprimer et à s’encager dans des canaux dont il n’a jamais perdu le contrôle et qu’il peut fermer à tout moment sans se préoccuper de légalité ou de bienséance, comme le croient ses opposants démocratisés et ses partisans totalitaires infantilisés par cinquante ans de crétinisation et de « droits de l’homme ». Dans ce contexte remarquable par le degré d’abrutissement qu’il a su produire chez ses bénéficiaires comme chez ses cibles prioritaires, la parole est invitée à se liquéfier dans le néant de l’interconnexion généralisée – ou l’aphasie bavarde de la régression assistée polit sa transparence joyeuse et alimente, de ce fait, le contrôle et la surveillance automate. Ce processus de liquéfaction rapide s’est appuyé sur la complicité générale de tous les participants de cette phase du « complot au grand jour » dont nous livrons ici quelques éléments de compréhension.
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La métropole moderne s’est transformée depuis longtemps en un espace urbain taylorisé, découpé en zones spécialisées (consommation, transit, relégation…) : cet espace vectorisé, qui a consacré la fin de la ville, est entièrement tendu vers « l’optimisation » et « la fluidité » de diverses circulations (marchandises, données, travailleurs…) dont l’interruption est de plus en plus considérée comme un crime par l’ensemble des groupes qui dirigent ces circulations. Cependant, et afin de consolider et améliorer ce pouvoir qui ne tient sa légitimité que de lui-même, un saut technologique a été accompli récemment par la création d’un ensemble de « jumeaux numériques » prétendument prédictifs de cet espace fonctionnel entièrement dédié à ses usages utilitaires – le double statistique qui a pris le contrôle de toutes les existences, de toutes les activités, quelle qu’en soit la nature, et les vampirise. Le territoire urbain désormais rétréci sur les quelques bases fonctionnelles qui lui sont nécessaires, est doublé, digéré et dirigé en temps réel par une infrastructure algorithmique qui agrège et structure hiérarchiquement les données des caméras de surveillance, les signaux des téléphones portables et l’activité des réseaux sociaux, les comptabilités bureaucratico-marchandes, sans compter l’utilisation furtive de nombreux dispositifs de traçage* contrôlés par des cellules d’étude et de modélisation mathématiques. Elles évitent opportunément l’affichage public de leur véritable destination. Les légendes qui les assortissent, quand elles sont connues, tiennent de la bouffonnerie démente, sinon très humanitaire pour faire avaler leurs matraques idéales. Ce double virtuel – l’hyper-cité cybernétique – simule et stimule les comportements des masses, prévient leurs atonies par des pharmacopées policières surprenantes, anticipe les zones d’anomalies et cartographie à l’avance les trajectoires : de la plus insignifiante, dès qu’elle semble sortir du calcul qui l’encapsule, jusqu’à la colère présentée comme une collection d’anormalités qu’il suffit de faire travailler, pivoter et duper par des suites articulées d’analyses automatisées, reliquat de ce jus de police et amorces du « crédit social ».
La rue qui n’a été que rarement une agora sous le capitalisme, mais presque toujours l’espace d’évolution administrée des différentes forces de répression coordonnées de la marchandise et de l’Etat est devenue un espace pilotée par les programmes de la surveillance globale. Dans ce cadre classificatoire et opérationnel, qui est nié par tous ceux qui font, peu ou prou, office de chiens de garde dans le panoptique numérique, l’émeute du samedi 17 octobre a été modélisée comme un outil de distraction politique conçu en amont et transformant ce qui reste de l’espace urbain en une scène de théâtre : le rôle de l’ensemble des forces répressives étant de rabattre sévèrement les foules, utilisées à leur insu, sur le scénario préfabriqué, dans la canalisation prévue, en fonction du débit ou de la pression réglée. Dès lors, la gestion policière – sa couverture – de la manifestation, trouve sa véritable signification : elle est la validation d’une modélisation prédictive, gérée au plus près des nécessités propagandistes du moment, et le guide véritable de la foule selon les volontés du gouvernement effectif d’une société déliquescente. Le pouvoir n’a pas été pris de court par les manifestations exacerbées d’une colère réelle, mais a profité de ce qu’il a grandement et méthodiquement provoqué depuis plusieurs mois, sinon plusieurs années, pour justifier un Etat de siège ajusté dont nous voyons aujourd’hui les éléments coordonnés se déployer et prétendre à la permanence. Grâce aux « jumeaux numériques » qui lui donnent un pouvoir d’action exceptionnel, très étendu et presque invisible, qui s’ajoute à toutes les autres techniques ou méthodes ordinaires ou extraordinaires, le gouvernement des faillis ne cherche pas à empêcher le désordre, il le fabrique, ou le laisse venir, par nécessité interne, selon les diverses luttes de factions qui l’agitent et selon les groupes sociaux qu’il défend ou qu’il attaque. Il canalise ce désordre et, dans ses meilleurs moments, il le crée presque spontanément avec ses nouveaux instruments. Il le dirige comme la force dynamique dont il a réellement besoin pour imposer son logiciel sécuritaire et ses choix économico-politiques. Et le tempo qui le règle annonce la plupart de ses actions prochaines et cela jusqu’en matière de farce électorale. Les unités mobiles engagées (CRS 8, RAID, Brav-M…) agissent comme les opérateurs directionnels et les contremaîtres de cette usine cybernétique dont la production unique et principale est un ordre social brutaliste et cynique qui ne connaît aucune restriction morale et n’hésite pas à faire réclamer par le peuple médiatique ce que lui-même veut – l’accomplissement du despotisme cybernétique. Le simple fait de varier selon des échelles étonnantes la quantité de troupes engagées face à ce qui était prévisible n’est qu’une preuve supplémentaire quand à ce que nous avançons ici. Si l’exutoire émeutier du samedi 17 octobre a été largement confiné dans des secteurs géographiques précis, soigneusement isolés des artères économiques vitales mais parfaitement exposés aux objectifs des caméras de télévision, c’est à des fins de démonstration pédagogique et de calculs politiques. Le pouvoir a laissé brûler ce que le « jumeau numérique » avait déjà désigné comme pouvant être sacrifié sans grand risque d’effet retour. Cette destruction contrôlée par le haut fournit en direct les images d’effroi nécessaires à la propagande d’État et à la direction monarchique des émotions. Le gaz lacrymogène – le dôme toxique préventif fabriqué avant même le début de plusieurs manifestations – et les chasses à courre illustratives ne servent qu’à accélérer l’évacuation des éléments défectueux vers les centres de traitement (les commissariats) ou vers d’autres nœuds éducatifs là-bas, une fois atteint ici la quantité d’images anxiogènes pour alimenter les médias et gérer efficacement les indécis par un choc de sidération. L’ordre social recomposé doit être réaffirmé par son « négatif adapté », comme le pillage surinterprété en direct se transforme aux mains des médiatiques, hostiles ou favorables, en un débat stérile et en une confirmation radicale de la propriété privée.
Dans cette infrastructure sous contrôle algorithmique, la rue, dissoute par sa gestion vectorielle, n’a pas vu naître un peuple ou une classe consciente, mais elle a confirmé l’existence de l’élémentariat comme classe décomposée à la recherche de sa conscience, et qui est l’objet d’une manipulation qui retourne aussitôt les cris et les actes de cette classe pour les mettre au service d’un ensemble d’intérêts malodorants : l’autre face d’une couverture policière prétendument inexistante mais qui suit ce pivotement. Tout ne devant jamais cesser d’être une juxtaposition d’atomes isolés, de variables comportementales compressées par la gestion économique afin que la rage réelle qui anime cette masse reste une haine sans profondeur face à l’asphyxie engendrée par la misère. Parce que cette foule est tenue, par toutes sortes d’opérateurs et managers sociétaux, dans l’incapacité de formuler un véritable projet politique, elle est mise dans l’obligation de tourner inconsciemment et inlassablement dans le fétichisme de l’acte. Alors que celui-ci devrait être le premier pas vers une prise de conscience, il n’est plus que le produit terminal d’une gestion politique de l’impuissance revendiquée et l’introduction à une nouvelle doctrine du maintien de l’ordre par le désordre. Cette absence de perspective historique rythme la révolte sur la cadence du métronome du réseau numérique : l’événement devient une marchandise jetable. Consommée le samedi, elle est devenue obsolète dès le lendemain. La preuve de cette absence de destin commun éclate à la première charge de la police. Ce qui croit faire « bloc » se fissure instantanément dans la panique. Cette lâcheté structurelle se traduit par l’abandon de celui qui tombe aux mains des forces de l’ordre. Sacrifié par la masse qui sauve sa peau, face à la terreur cinétique des porions du panoptique, le ramassé est immédiatement constitué en chiffre comptable par la presse mainstream qui tient la chronique élogieuse de l’Etat de siège et du « porte-à-porte » de la répression asynchrone, sans compter la connerie de la presse alternative qui voit dans l’augmentation des judiciarisés la preuve de sa force. Ce qui est une véritable angoisse au sujet de ceux que ces managers sociétaux considèrent comme leur main-d’œuvre et qu’ils doivent faire vivre dans l’illusion.
Le piège trouve sa résolution pacifique dès le retour au domicile, par le passage du secteur « rue » à la cellule « logement » de la méga-machine. Pendant que la rue est nettoyée par d’autres assujettis, les manifestants réintègrent leurs cellules domestiques et se ruent sur leurs écrans. C’est le moment du passage de l’émeute à sa dilution numérique : un seuil de décompression dans la remontée vers la vie quotidienne. Face à l’appareil ménager de la répression, qui n’en est plus à sa phase expérimentale, qui redevient progressivement invisible et dont les médias nient officiellement les actes et l’existence grâce à cent bouches prostituées, l’élément démarre sa machine célibataire pour faire bourdonner sa soumission au support numérique. Il se met en scène, expose ses blessures et vient pleurnicher sur sa triste condition et pavaner quand il est un gauchiste « en même temps ». En traduisant sa frustration en clics et en indignations virtuelles partagées tout au long du dimanche, il fournit volontairement à la machine la matière émotionnelle et les datas dont les plateformes extraient leur plus-value. L’affrontement piloté devient irréel et perd sa consistance ; car il faut aussi que son histoire demeure hors d’atteinte, disponible pour une élite qui la traduira, pour la brouiller, dans l’un de ses jargons profitables. Les plateformes alternatives et les médias d’avant-garde sont des rouages essentiels de cette orchestration. En produisant des photos et des vidéos esthétisées des affrontements du 17 octobre, ils transforment la fureur et la détresse sociale en une révolte assimilable. Ils convertissent le désespoir en une marchandise destinée à une bourgeoisie d’intellectuels en quête de frissons. Ils croient armer des esprits qui n’ont pas attendu leurs compte-vomis flatteurs pour agir. Ils imaginent expliquer à ceux qui viennent de brûler plusieurs véhicules pour quelles raisons ils l’ont fait, alors qu’eux-mêmes ignorent que dans quelques années ils dirigeront ou feront l’éloge du gouvernement et des forces anti-émeutes, et n’apprécient pas qu’on leur raconte dès aujourd’hui cet avenir sans gloire. Leur but est d’emballer la violence dans un dictionnaire critique pour l’intelligentsia. Ils ne font que baliser le terrain du pouvoir pour fabriquer de l’incompréhensible. Un demi-siècle de réflexion ne leur a rien appris au sujet du pouvoir qu’ils prétendent combattre en battant l’air avec leurs petits bras, et leurs ecmnésies.
Le sommet de ce cynisme est incarné par l’intellectuel planqué derrière son écran, celui qui ne s’est jamais mouillé en quoi que ce soit et ne se mouillera jamais, mais a toujours filé doux. Confortablement installé le samedi à l’abri des gaz lacrymogènes ou des soucis de l’existence, cette perruche galonnée par ses infamies, se transforme le dimanche en apologiste des émeutes désespérées de la veille, qu’elle a regardées de très loin grâce à sa légendaire prudence, pour en extraire une plus-value narcissique et un capital symbolique. Elle recyclera cette matière première dans ses prétentions à jouer le stratège du mardi et à devenir le mercredi suivant le prophète du siècle qui vient. Cet individu vit dans une palinodie perpétuelle : il appelle les autres à la révolte par la parole ou par l’écrit, et encaisse gentiment son traitement de l’État le lundi, en léchant le cul de ses chefs ou en exécutant le sempiternel programme en surchargeant son caddy au supermarché. Émargeant depuis trop longtemps au budget public, ce personnage sans grand relief, qui en réalité a tout accepté jusqu’aux aspects les moins ragoûtants de son métier, voue au fond un respect sacré à l’Etat qui en retour le caresse et le protège. Il garantit son salaire et son statut, ses privilèges académiques et sa sécurité physique, l’avenir de ses enfants, et de sa propriété. Il est avant tout ce fameux socialiste prêt à supprimer la propriété privée de son voisin pour assurer la sienne, qui, à l’écouter pérorer comme un général d’opérette, est d’une nature différente – et ses pauvres privilèges chèrement acquis en échange d’une servitude qu’il dissimule sans adresse, mais qu’il défendra bec et ongles si ces privilèges sont attaqués par cette foule qu’il flatte. En réalité, il en a peur et la méprise : il ne la défend que dans la mesure où celle-ci lui semble ne jamais pouvoir sortir du cercle des échecs qu’il lui conseille. Son comportement par procuration légitime le mépris dans lequel il doit être tenu : ce fourbe utilise la vie des autres comme un laboratoire pour ses thèses, poussant des jeunes gens face aux matraques tout en sachant pertinemment que ce ne sont pas ses enfants, ou lui-même, qui écoperont des peines de prison ferme lors des comparutions immédiates.
Enfin et pour ne pas les oublier, les états-majors de la gauche algorithmique, qui, afin de parachever cet édifice de manipulations croisées, le couronnent par un courtage électoral de la misère. C’une habitude chez ces maquereaux à la recherche de nouveaux clients pour une baise formatée avec leurs programmes gonflants qui les maintiendra dans leur soupe idéologique et dans le panoptique. L’émeute de la veille, recalibrée par leurs soins en truc inodore et sans saveur, est traitée comme un gisement de voix : ils captent les cris de la rue pour les traduire dans leur langue de béton et attirer les désespérés dans leur cul-de-sac. Pratiquant une double comptabilité, qui a toujours tout structuré chez eux, de leur langue spéciale à la gestion des fonds publics, ils ne condamnent pas les violences devant les caméras pour maintenir leur brevet de radicalité, mais respectent les règles d’un jeu dont ils tirent leurs privilèges et leurs corruptions ordinaires. Ils ne sont là que pour conduire la colère dans une impasse supplémentaire, transformant l’apologie de la subversion en une marque de distinction symbolique pour cadres équipés.
Pour l’exécutif (du message de l’Élysée aux sommations de Sébastien Lecornu ce dimanche), ce désordre est un outil de gouvernement le plus pratique qui soit. Leur république n’a plus besoin de convaincre, elle n’a qu’à administrer la panique et dérouler ce scénario jusqu’à son habituelle conclusion. Dès le samedi soir à 19 heures, le pouvoir déclenchait une cellule interministérielle de crise, c’est du moins ce qu’il faut croire ; et face au spectacle attendu, donné par ces parasites, il faut répéter cette antienne comme un perroquet sidéré : « Le pays n’est pas gouverné », alors qu’il vient de l’être spécialement. Le traitement politique est immédiatement évacué au profit de l’affirmation neutralisante d’une pure technique de régulation des flux. Les manifestations du samedi n’étaient que les thermostats de la méga-machine. Dès le lundi, les entreprises de nettoyage achèveront d’effacer les traces des manifestations pour rétablir les axes de circulation quelle qu’en soit la nature, les tribunaux jugeront en comparution immédiate et l’on appliquera un traitement statistique aux interpellés. La société cybernétique reprendra son cours normal, enrichi des données comportementales récoltées durant le week-end en attendant l’organisation du prochain exutoire qui fera tomber à nouveau les indécis dans le parc qu’ils ne doivent jamais quitter.
birnam.fr
18 octobre 2026