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« LA CHAIR EST AVARIEE, HELAS… » – Sur l’une des attaques en tornade de l’utopie-capital

 

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« On détourne la tête, au moment où l’on se saisit d’on ne sait quoi et l’on s’interroge ensuite sur la présence chez soi d’un « objet » qu’on n’avait pas « apprivoisé ». Comment y est-il venu ? Les mains font les innocentes. » Marcel Jouhandeau

A la suite de l’article Samah Karaki est-elle une IA ? publié par Nicolas Casaux sur son site Le partage , nous lui avons adressé ce commentaire :

Bonjour,

La parution de textes écrits par des machines prétendument « intelligentes » date du dernier tiers du siècle dernier. Cela a contribué à la mise en chômage partiel de ceux que l’on appelait auparavant des « nègres » et aujourd’hui, dans notre siècle de correction et de nettoyage linguistique, des « archivistes ». Leurs métiers, en partie fantômes et d’une « loyauté transactionnelle » relative, ont été profondément améliorés et multipliés grâce à l’emploi de nouvelles machines-outils permettant une standardisation définitive de la production intellectuelle qui avait déjà atteint un stade certain de conformité et de perfection industrielle dès le dix-neuvième siècle. On produit désormais des textes avec la même précision et célérité que l’on produit des pneus ou que l’on crache du bitume, puisqu’il semble que la répétition et l’imitation soient parmi les principaux traits qui doivent définir et régir l’appauvrissement de tout grâce auquel l’invasif « possible » du mercantile croît géométriquement pour imposer ses simulacres. Il est là le charme de la loi de la valeur qui applique avec autorité et partout des critères que l’on croyait réservés à la production de la vaisselle, des avions et peut-être même des agglomérations avec, en sus, la promesse de refaire l’homme à l’image du décor dans lequel il est tenu de vivre. On peut y voir en termes de production intellectuelle, d’une certaine manière, un évident progrès sur le vieil esclavage littéraire et les vieilles nécessités auxquelles se confronte « la main à la plume » quand elle fabrique, au kilomètre, ce qui, après vous être tombé sur la tête avec toutes sortes de tromperies et de facéties étudiées, vous tombe des mains – les exemples sont si nombreux quand on vient à ne plus pouvoir en citer un seul, d’Attali à Zemmour en passant par la photocopieuse, de crainte de créer des privilégiés, une forme d’aristocratie de l’information dans ce nouveau Gilded age de la machine. C’est, bien sûr, un gain de temps en matière de productivité, comme le soutient Fred à propos de ceux qui sont dans l’exigence permanente d’assister leurs machines dans leurs recherches frénétiques, afin d’affiner la méga-machine ; et de rectifier ou de neutraliser le jugement de leurs contemporains sur ses œuvres et le but dans lequel elles sont élaborées. Bref, qui aurait pu croire, encore récemment, que les machines pouvaient faire pire que le naufrage depuis longtemps annoncé ? Crever les bouées de sauvetage ? Créer des voies d’eau supplémentaires ? Inventer de nouvelles directions pour gérer l’épave ? Installer des groupes de discussion pour parler de flottabilité ? Contester les certitudes afin de les réduire à la taille d’hypothèses incertaines ? Doit-on apprendre à nager ?

Il est désormais fréquent que des ouvrages lamentables présentés souvent, sinon toujours, comme d’éminentes et inventives critiques du capitalisme, ou de quelques-uns de ses aspects gênants pour sa croissance, soient écrits par des équipes de plusieurs personnes munies de ces logiciels de « recopillages » informés*. Ils sont pour la plupart primitifs, dans leurs versions populaires actuelles, si l’on observe la qualité de ce qui est trop rapidement vomi en bout de chaîne avec l’aide de ces artifices numériques qui nous paraissent mystérieux et complexes dans leurs collectes et codages, comme un moteur a pu l’être aux premiers temps de la mécanisation du monde quand ses initiateurs vantaient sa prophylaxie et son esthétique. Afin de faire oublier le triste aspect de tristes plagiats, qui plombe ces marchandises des derniers temps et devrait pondérer cruellement l’appréciation de ces escroqueries en bandes organisées, il est presque obligatoire de leur prêter un ensemble impératif de vertus imaginaires et de se lancer dans des exercices d’admiration obligatoires. Ainsi que vous le prouvez, Nicolas, avec ce « maquedo » prédigéré, en analysant les marqueurs stylistiques de cette stérilisation – ce n’est pas du Flaubert, ni du Giono, et encore moins du Claude Bernard – nous en sommes déjà à la presque fin d’un processus de rationalisation de la culture, de la mise en pièces de l’esprit et de l’emballage de ses résidus réifiés par la conspiration de l’oubli, cette signature du « collectivisme cybernétique ». Conspiration au grand jour qui a frappé la culture à tous ses étages depuis l’apprentissage des enfants jusqu’à la capacité qu’un adulte a de reconnaître ce qu’il consomme vite. J’ai même rencontré un universitaire extatique, un solipse, qui m’a affirmé qu’il ne servait à rien de savoir écrire, lui-même ne lit plus de livres depuis que la machine lui en délivre presque gratis les « condensés » utiles.

Il semble, à chaque fois, que nous sommes face à des résumés maladroits de résumés de résumés, à des sortes de « digests » caricaturaux, insolents et rusés, des embrouilles venant compléter l’ensemble des technomorphoses proposées aux esclaves pour le grand saut anthropologique qui leur permettra de réaliser leur esclavage – l’autogestion heureuse du progrès après sa réappropriation fracassante. Nietzche avait écrit que le vingtième siècle serait un siècle de lecteurs, il faut croire qu’il s’était trompé, puisque même cet art, qui n’est plus et ne veut plus être appris, a été joyeusement et universellement perdu, passé de mode et à la broyeuse. Cela en suivant des méthodes rigoureuses sous la conduite d’opérateurs ayant accepté leur simplification**. Les progrès de l’Ignorance Assistée ont permis ce miracle si attendu par la presque totalité des « progresseurs » et « projecteurs » comme le complément obligé de l’automation, de ce qu’elle annonçait sans fards : la synchronisation algorithmique de la vie et de l’existence. Bientôt, il n’y aura plus que des machines pour lire d’autres machines***. Le reste, s’il reste quelque chose, ne pourra plus être lu. Et d’ailleurs quel « demeuré » ou « inapte à plus » trouvera de l’intérêt à le lire ? A s’exposer ainsi, par son vice, à la réprobation des inquisiteurs quand il s’éloignera du « babylecte » affirmatif et de ses simulations, de la miniaturisation du savoir, des séductions des boulons, des steaks de dinde, des diodes et du yaourt.

Il a été dit de cette société, où ce qui est proche est ce qui se passe sur les écrans, qu’elle réalise d’une manière totale, la destruction de la connaissance – ce vieux projet totalitaire ; on peut presque définir la circulation de l’information comme une série de bibliothèques qui brûlent en permanence.

On a pu remarquer que pour trouver, aujourd’hui, un livre qui vaut la peine d’être lu, il faut dans chaque librairie franchir le fameux « mur de merde » constitué par des myriades d’ouvrages dont les justifications sont principalement économiques et idéologiques. On soupçonne que si tous ne sont pas écrits par des machines, il ne fait aucun doute que la plupart sont rédigés par de prétendus auteurs qui écrivent comme des machines. Il faut que les consortiums éditoriaux assurent leur existence et légitiment de différentes manières les moyens de production du désastre ; afin que la négation du monde auquel ils participent reste sans négation. C’est d’ailleurs le principal critère de l’ouvrage que vous analysez. Il n’a pas été écrit pour montrer mais pour dissimuler ; ce qui est devenu pharaonique sur internet.

4 février 2026

Jean-Paul Floure

*Sans oublier des groupes de machines et de logiciels à la recherche d’individus munis des meilleurs brevets et recommandations…

** On apprend ainsi que des professeurs, spécialisés en éducation textuelle, empruntent leur cours à la machine, tandis que leurs élèves y recourent pour rédiger leurs devoirs qui sont corrigés grâce à la machine. A l’université et dans les instituts de formation, la rédaction automatique de mémoires a pris le pas, tant et si bien que les lumières de l’époque paraissent plutôt basses quoique sanctionnées par d’admirables diplômes. L’alphabet est devenu barbare.

*** C’est d’ailleurs, assez ironiquement, l’un des principaux apports de la « textométrie » et autres trucs du même tonneau, que de participer à l’élaboration de machines à lire comme de prétendus supports de la « critique » du faux alors qu’elles participent de son assassinat réglé. Son malheur est d’être assujettie à un ensemble limité de critères quantitatifs facilement contournables afin d’établir des cartes d’identités stylistiques. La répugnante « textique » pinaillante de Jean Ricardou parait plus prometteuse en matière de production et de contrôle des énoncés programmables. Là où le système a rendu les hommes incapables de lire Georges Sand ou Villiers de I’Isle-Adam, il jure de continuer Proust et Apollinaire en beaucoup mieux et même de peindre comme Pollock ou Annie Ernaux. La production de textes machiniques de qualité médiocre aurait-elle pour but de poursuivre le développement de la détection et de la surveillance ? C’est-à-dire que là où « ils » pourraient faire beaucoup mieux dans la tromperie et le désastre, « ils » font moins bien car ils ne perdent jamais de vue le but qui est d’imposer à tous, l’ensemble des outils de la destruction cognitive. Il faut assister ceux qui ne savent plus lire par eux-mêmes.

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Sur la croissance du panoptique cybernétique :

On lira avec l’attention qu’ils méritent les deux commentaires précis, accompagnant cette réédition, émanant du néo-marxiste François Lonchampt : un exercice acrobatique plutôt réussi de double pensée – chose fréquente dans les milieux « révolutionnaires » et « d’avant-garde » acquis à «l’haussmannisation » de l’esprit et de la vie, soit en partie, soit totalement, consciemment ou non, qu’implique la synchronisation algorithmique (a) et les diverses restructurations des activités du secteur tertiaire dont le petit personnel d’agitation contrôlée et dirigée par l’oligarchie est issu. Souvent accompagnée par plusieurs éléments d’évidente dissociation cognitive, cette double pensée constitue l’un des axes de l’adaptation au pire de la société cybernétique. Sous couvert d’une « critique » prétendument « sociale » qu’elle mènerait, cette couche managériale, aussi invasive que la fausse pandémie dont elle a été l’un des facteurs aggravants, manifeste son intégration dans la défense en profondeur de la société cybernétique par de très nombreux traits qu’elle utilise sans vergogne – pour n’en citer qu’un seul, fréquemment employé dans la plupart des médias : l’usage de la technique de « la manipulation partagée ». On peut la définir comme une manière de régulation en douceur de l’hypnose spectaculaire par les tirs en cadence de fausses concessions rhétoriques aussitôt accréditées par les témoins à « quarante sous » que l’organisation spectrale des médias tient à la disposition des naïvetés qu’elle alimente et renforce. Cette « critique » nous fournit par là même la preuve de sa décomposition revendiquée et achevée face aux divers protocoles de la brutalisation informatique de la société, accélérant intentionnellement la production et l’accumulation de l’élémentariat ainsi que le « dépassionnement généralisé » qu’implique l’exploitation passionnelle et le « gouvernement des âmes » sous la tyrannie des solipses et de leur régime panoptique.

Critique simulée contrainte de sautiller « dialectiquement » entre des opinions et des conduites diamétralement opposées, son devoir est d’entretenir une équivoque perpétuelle sur tous les sujets qu’elle touche et dont elle finit par se ménager l’exclusivité sinon par s’attribuer, par de simples procédés depuis longtemps connus, l’incontestable propriété. Son but est non seulement d’anesthésier toute critique véritable, mais aussi de recomposer certains de ses thèmes afin de les rendre soit inopérants ou incompréhensibles au plus grand nombre, soit de les retourner en faveur de la classe cybernétique (cf. l’écologisme comme outil de dressage politique et de renouvellement économique entre les mains de cette classe et de son développement totalitaire, sans oublier par ailleurs le subtil marxisme de chaire tempéré de foulcaldisme ou d’heideggeriannisme). Arrivée à ce stade de censure étudiée, de paralysie intellectuelle auto-entretenue chez les destinataires de cette propagande, cette « critique apologétique », qui ressemble très souvent à une rumination déshumanisée dans les stabulations intellectuelles oligarchiques – prévues et financées à des fins de prévention des saccages en cours – n’est rien de plus qu’un élément de distraction accompagnant les technomorphoses transgressives qu’engendrent les soumissions mercantiles. Elle est désormais utilisée comme l’un des moteurs essentiels de l’évolution de la fausse conscience sur un grand nombre de sujets brûlants que cette classe est dans l’obligation de falsifier, afin de maintenir et d’améliorer les désastres comme les fantasmagories sur lesquelles cette société a été édifiée par ses propriétaires. On retrouve cette « critique apologétique » qui se pousse jusqu’à l’insolence provocatrice dans l’appréciation publique des troubles calibrés et de leurs ennuyantes fourberies discursives. Inspirés secrètement, calculés en tant que mécanismes d’adhésion populaire, ils sont officiellement approuvés après leur effectuation par l’ensemble des factions du Parti Médiatique, chacune acceptant, à tour de rôle, la « place du mort ». Troubles que la classe des progresseurs (b) excite à son unique profit et aux moments qu’elle juge cruciaux pour la défense de ses acquis et de ses privilèges (cf. « Les Soulèvements de la Terre » et sa révolte managériale).

Parmi ses principales banalités de base, la « critique apologétique », pensée automate primaire pseudo-explicative et affabulatrice jusque dans ses métaphores éculées, présente, par exemple, l’ensemble des côtés désastreux de cette société – pour autant qu’elle en ait eu d’autres – comme « historiquement nécessaires » : c’est en descendant toujours plus bas dans la catastrophe que l’on monte irrésistiblement vers la libération souhaitée, ainsi qu’il est loisible de le constater depuis plusieurs siècles. Elle répète dogmatiquement, entre autres, le « mythe de la réappropriation » – et les miracles affligeants qui s’ensuivront dans des pissotières en or, là où les nouveaux maîtres qui s’y rendent quotidiennement font d’incomparables étincelles avec « l’électrification des usages » des vaches à lait. En liant la disparition du travail à la multiplication des machines, nous avons affaire au véritable triomphe d’une pensée magique taillée à la dimension de l’agora des marchandises, à l’heure de l’expansion violente de la plate-forme productive extrême-orientale…

Quoique toujours difficilement reconnue malgré ses répétitions mécaniques, ses injonctions contradictoires émises à jets continus, ses dissimulations puériles, cette idéologie, qui est indissociable de sa pratique autoritaire, a aménagé de remarquables laboratoires et ateliers – des « fabriques » et « circuits courts »  pour en manifester le côté faussement artisanal – où la plupart des bruyants styles de vie et formes d’existences de l’aliénation consentie sous le régime industriel, ont été expérimentés avec des fortunes relatives, avant d’être forcés, sous la conduite et le contrôle d’un personnel diversifié et enthousiaste, en constant renouvellement – le syndicat de la machine. L’esclavage contemporain y a puisé un grand nombre de ses justifications les plus surprenantes et de ses espérances les mieux fondées en regard des effrayants résultats obtenus ; qui auraient pu tout aussi bien l’être sans cette aide inespérée que le vent de la modernité a penché étonnamment, toujours, en faveur de l’ensemble des naufrages et de toutes les Ententes.

27 février 2026

a) François Lonchampt, à l’aide de quelques exemples édifiants tirés de sa vie exemplaire, nous a dépeint les avantages pratiques qu’il a immédiatement retirés de cette puissance de calcul qu’il a su mettre à profit, de cette normalisation supplémentaire de son existence. Il l’a prolongée par des abonnements et des abonnissements nouveaux ; car il a su ne tenir compte d’aucune plainte en dehors des siennes ; il les agite sur les réseaux. On ne peut, avec lui, que se féliciter, à l’âge des missiles intercontinentaux, de la disparition des tailleurs de silex du néolithique, et de la totalité des métiers parasitaires que cette activité avait regrettablement inspirés ; sans oublier, par les restructurations bénéfiques et attendues que cette disparition induit : la mise au chômage des archers royaux, la fin de l’éclairage au gaz, l’arrêt provisoire de la traction animale et la suspension définitive de la chasse aux mammouths. On voit plus facilement ce qui disparaît que ce qui vient en remplacement. Quel est l’audacieux qui préfèrerait encore l’éclairage aux chandelles aux temps des réacteurs nucléaires, des « world models », des « data centers » et de la « garderie scolaire ».

b) « Progresseur : profession que l’on suppose, d’une manière erronée, d’origine soviétique ; Daniel Defoe dans « Essay on projects » en a décrit la première forme sous le nom de projecteurs. Depuis cette lointaine époque cette profession s’est améliorée avec le succès que nous savons, quand on considère l’époque où nous vivons. A ne pas confondre avec le « progressiste » qui est un crétin, et dont l’espèce s’éteint dans l’effroi. »

birnam.fr, PERSPECTIVA CORPORUM REGULARIUM , mars 2021. Une image contenant croquis, personne, dessin, habits

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NB : En règle générale la critique apologétique se présente sous deux formes principales. La première est fort bien résumée par le progresseur Yann Lecun. Il s’agit avant tout de lever des fonds et de fabriquer des imbéciles insatisfaits par les lenteurs d’avancement de la société cybernétique : Yann Le Cun brise le mythe: “L’IA fonce droit dans le mur”.

La seconde forme, souvent complémentaire de la première , toujours en retard sur le sujet qu’elle prétend traiter, surgit des tréfonds de la machine bureaucratique techno-industrielle : « Le coup d’Etat de la tech autoritaire » Francesca Bria, Le Monde Diplomatique, novembre 2025. Pour l’analyse de ce texte, voir PMO.